‹ Une campagne au TonkinChapitre 129 sur 299 · LES DANSEUSES · texte numérisé non relu

LES DANSEUSES

riches bourgeois de la ville qui viennent fumer l’opium, ou de gros commerçants chinois qui se sont donné rendez-vous pour sabler le vin de riz et pour souper en compagnie joyeuse.

Je ne sais si c’est parce qu’elles se produisent devant un public auquel elles ne sont pas habituées, mais les danseuses qui sont réunies dans la cour de la pagode me semblent assez embarrassées et même, je dois l’avouer, un peu maussades. Elles se sont placées debout sur deux rangs, au milieu de

grandi: pagode des mandarins militaires.

la natte large et fine étendue pour elles sur le sol. Nous nous sommes assis pêle-mêle sur la triple rangée de bancs qui a été disposée autour de cette natte. La cour n’est éclairée que par les petites lanternes que les ballerines portent sur leurs épaules.

Les musiciens, accroupis dans un coin, préludent avec leurs instruments. L’un d’eux tire d’une grande guitare à long manche des sons assez harmonieux ; les autres accompagnent avec le tambour et les castagnettes. Les danseuses entonnent un récitatif lent et monotone qu’elles chantent du

nez et en chevrotant; en même temps elles commencent leur danse, si l’on peut appeler ainsi une marche posée et solennelle, faite de pas rythmés et glissés assez semblables à ceux de l’ancienne pavane. La danse comprend une succession de figures d’ensemble qui rappellent notre quadrille, et dans lesquelles les lanternes vertes s’enchevêtrent avec les rouges pendant que chaque danseuse se livre à des mouvements compliqués des mains et des avant-bras.

Pour les Annamites, une ballerine atteint le comble de l’habileté et de l’élégance chorégraphiques lorsque, en dansant, elle parvient à faire exécuter aux doigts de ses mains et de ses pieds des mouvements successifs et suffisamment étendus. Plusieurs des femmes qui dansent devant nous sont arrivées, à force d’exercice, à dissocier si complètement les mouvements de leurs orteils, qu’ils s’agitent séparément et en divers sens. Cette manœuvre singulière fait pousser aux indigènes des exclamations admiralives. Nous en rions, mais avec cette arrière-pensée que les Tonkinois nous rendraient la pareille s’ils nous voyaient prodiguer nos applaudissements et nos bravos à un premier sujet qui fait des effets de pointes.

Le ballet est dirigé par une vieille femme qui se lient debout près des danseuses et qui ne se fait aucun scrupule de stimuler d’un coup d’éventail vigoureusement appliqué les maladroites, reléguées comme chez nous au dernier rang.

Un domestique vient, pendant les repos qui succèdent à chaque figure, inspecter les lanternes de ces dames et moucher les bougies qui brûlent mal.

Les ballerines chantent ou plutôt psalmodient en dansant une sorte d’épopée du genre que les Annamites désignent sous le nom de van. Ces van sont de grands poèmes épiques composés dans le goût de V Iliade ou de l 'Enéide pour célébrer les hauts faits des héros de l’ancien temps. Je me sers de cette comparaison d’autant plus volontiers que, dans la poésie appelée van, les Tonkinois se préoccupent beaucoup moins de la rime et du nombre de pieds que de la césure et de la cadence du vers, pour la formation duquel ils distinguent, comme les Grecs et les Latins, des syllabes longues et des syllabes brèves. Ils connaissent la rime cependant ; ils l’appliquent même fréquemment dans un autre genre de poésie moins sérieux et qu’ils appellent tho. Les tho sont des poèmes lyriques qui tiennent en Annam la place qu’occupent chez nous l’ode et la chanson. Ils sont composés de strophes de trois vers dont les deux premiers ont de six à huit pieds chacun et riment entre eux, tandis que le troisième n’a que deux

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