MÉDICAMENTS ET RECETTES ANNAMITES
réunies en petites bottes; les racines sont coupées en minces rondelles; les minéraux, les graines, les fruits desséchés, sont placés dans de grands paniers ronds qui encombrent la chaussée.
Quand les médicaments ne se trouvent pas tout préparés chez les pharmaciens chinois, les médecins annamites les confectionnent eux-mêmes avec des herbes ou des plantes qu’ils achètent chez les droguistes : ce sont, la plupart du temps, d’abondantes infusions d’une couleur noirâtre, d’une odeur fade; les médecins en gorgent leurs malades à toute heure du jour et de la nuit, jusqu’à ce que l’estomac se révolte. 11 faut vraiment avoir bonne envie de guérir pour absorber ces hrouets peu engageants. Les missionnaires, qui sont souvent, faute de mieux, obligés de se confier aux praticiens indigènes, ne parlent qu’avec dégoût de leurs drogues. Le Père Marette disait d’un de ses collègues malades : « On peut évaluer à cent écuelles toutes les potions médicales qu’il a prises : c’est là un grand courage ».
Pendant tout le temps de mon séjour à Nam-dinh, mon confrère N’go- Daï fut très assidu aux visites de l’ambulance; chaque matin il m’attendait à l’entrée des salles et nous examinions ensemble les entrants. On lui avait donné un grand tablier blanc qu’il attachait par-dessus sa longue robe ; il m’aidait dans tous mes pansements, retenant très exactement ce qu’il me voyait faire et réglant sur les miens ses gestes et son allure. Une fois la visite finie, il s’asseyait dans un coin et il rédigeait consciencieusement les notes qu’il devait présenter chaque semaine au mandarin comme preuve des progrès accomplis.
Chaque fois qu’un nouveau malade arrivait, je ne manquais jamais de demander à N’go-Daï comment il le traiterait suivant la méthode annamite; c’est ainsi que j’ai appris une foule de recettes absolument analogues à celles que prônent en Europe les vieilles commères qui s’occupent de médecine; pour la colique, N’go-Daï applique sur le ventre un large cataplasme fait d’oignons cuits hachés; dans les cas d’entorse et de foulure, il entoure l’articulation malade d’un emplâtre composé d’os de canard crus et broyés; une espèce de poule qu’on rencontre dans le pays a des os noirs dont on fait un bouillon excellent pour les convalescents. Ceux-ci se rétablissent plus vile encore si on leur fait avaler chatjue jour un petit paquet de poudre obtenue en triturant la carapace d’une sorte de crabe de mer.
Les Annamites connaissent différents procédés pour amener la révulsion sur la peau : dans les cas de migraine, ils appliquent sur les tempes de petits vésicatoires faits avec une couche de chaux vive étendue sur une
feuille de bétel. Ils posent des ventouses, et ils pratiquent la saignée en plaçant sur la veine un os de poisson très dur, taillé à son extrémité en forme de lancette et qu’ils frappent sur l’autre bout d’un coup de doigt pour le faire pénétrer.
ils utilisent aussi les moxas, et ils emploient alors deux procèdes différents : tantôt ils enflamment au contact de la peau une feuille d’arbre séchée qu’ils ont enduite d’encre de Chine et battue dans un mortier, tantôt ils touchent la partie à cautériser avec un jonc bien sec auquel ils ont mis le feu après l’avoir trempé dans l’huile.
Les médecins indigènes font un usage fréquent de ces moxas dans les maladies choniques des articulations. Ils prennent alors des mesures sur la jointure malade avec un soin minutieux pour déterminer le point exact où doit porter la brûlure; la plus mince erreur commise en mesurant pourrait avoir, prétendent-ils, les plus fâcheuses conséquences.
Nous avions, dans une des annexes de l’ambulance, une petite salle où étaient installés une douzaine de coolies tombés malades à notre service. Je me donnais souvent le spectacle de les faire examiner par mon médecin annamite suivant la méthode indigène. Il prenait alors un air sérieux et considérait longuement le patient sans rien dire, inspectant la langue, promenant le dos de sa main sur les joues, sur les bras, pour se rendre compte du degré de chaleur delà peau; il s’asseyait ensuite et prenait le pouls, qu’il tâtait gravement pendant un temps infini, avec une attention recueillie et minutieuse, en alternant entre le côté droit et le côté gauche. 11 avait bien soin d’explorer le pouls droit avec la main droite et le pouls gauche avec la main gauche; l’examen eût été défectueux en ne procédant pas ainsi, il appliquait à chaque fois trois doigts sur l’artère, et cela successivement en commençant à poser l’index, puis le médius, enfin l’annulaire. En agissant de la sorte il voulait se rendre compte de l’état de chaque organe. D’après les livres chinois, les battements ressentis par l’index permettent déjuger de l’état de la tète; les pulsations communiquées à l’annulaire indiquent comment se porte le ventre; quant au médius, celui du côté droit explore le foie, et celui du côté gauche le cœur.
Les médecins annamites n’ont aucune notion certaine sur la situation des organes internes. Quand je demandais à N’go-Daï de me désigner l’endroit où est placé le cœur, il me montrait invariablement la base du cou. Ils ignorent complètement l’anatomie et il leur est impossible de l’étudier, à cause du respect que les indigènes professent à l’égard des morts; la