UNE EXÉCUTION CAPITALE
pratique des dissections serait considérée par eux comme un crime horrible. Je me souviens toujours de l’impression pénible que ressentit mon médecin annamite la première lois que je le lis entrer dans la salle des autopsies de l’ambulance pour lui faire voir au moins la place des principaux viscères du corps humain ; à peine eut-il jeté les yeux sur les pièces que je lui présentais, qu’il devint pâle et se mit à trembler. Je suis sûr que ce jour-là il ne vit absolument rien de ce que je voulais lui montrer. Il s’aguerrit cependant; au bout de sept ou huit jours il prit goût à ces travaux, et il se mit à écouter toutes mes explications avec une avidité incroyable; mais là où son enthousiasme ne connut plus de bornes, ce fut quand je lui lis appliquer son oreille contre la poitrine d’un malade pour écouter les bruits de la respiration : alors les cahiers de notes atteignirent des proportions fantastiques.
Au fur et à mesure qu’il avançait dans ses études, N’go-Daï prenait de plus en plus confiance dans la médecine française ; il me comblait de prévenances et m’entourait de tous les témoignages de respect que les élèves indigènes apportent dans leurs rapports avec leurs maîtres; chaque semaine il arrivait avec un cadeau composé de fruits de la saison, qu’il fallait accepter pour ne pas le mortifier.
Ses récits enthousiastes m’avaient procuré une véritable clientèle annamite : les habitants des villages environnants, les lettrés et jusqu’aux grands mandarins affluaient à nos consultations; deux ou trois cures inespérées mirent le comble à notre renommée. Je suis convaincu qu’on pourrait obtenir par ce procédé une véritable influence sur les indigènes, qui servirait mieux la cause française que les gros bataillons.
N’go-Daï n’était pas du tout jaloux de ma réputation croissante ; il y aidait même de toutes ses forces. Je m’en étonnai au début, mais je m’aperçus bientôt qu’il y trouvait son profit. Les médecins annamites ne fixent pas comme nous leurs honoraires d’après le nombre de visites qu’ils font à leurs clients : ils débattent une fois pour toutes avec la famille la somme qui leur sera versée à la fin de la cure. Cette somme n’est exigible que si le malade guérit; s’il meurt, le médecin en est pour ses frais. N’go-Daï, qui faisait si bien la propagande, s’occupait à mon insu de tous ces détails, et, quand je croyais donner des conseils gratuits, je travaillais au contraire pour mon avisé confrère, qui s’enrichissait aux dépens de mes malades tonkinois.
Un jour que, après la visite du matin à l’ambulance, nous sortions delà citadelle, N’go-Daï et moi, pour aller faire des emplettes dans la ville annamite, nous fûmes arrêtés dans une petite rue étroite par un singulier
cortège : en tète marchait un indigène portant un faisceau de verges dans un grand étui rouge; puis venait un homme d’une trentaine d’années, ayant le cou emprisonné: dans une cangue de bois vert tenue de chaque côté par deux soldats; derrière lui s’avançait le bourreau, portant un sabre nu dont la large lame étincelait au soleil. Un vieux mandarin flanqué de deux porteurs de parasols terminait le cortège.
De chaque côté de la roule une haie de soldats armés de longues lances écartait la foule qui suivait à distance et qui allait en augmentant de minute en minute. Tous ces gens montraient une figure sérieuse et triste qui contrastait avec l’air rieur qu’ont ordinairement les Annamites.
« C’est un pirate qu’on va exécuter, me dit N’go-Daï; il a été saisi les armes à la main par les satellites du mandarin dans un village des environs qu’il venait de piller avec sa bande; il a été jugé il y a deux mois; la sentence a été approuvée et il va payer sa dette. Les gens qui forment ce petit groupe derrière les soldats sont des parents à lui; ils vont assister à l’exécution pour recueillir le corps et lui rendre les honneurs funèbres. Dans un quart d’heure le condamné aura la tête tranchée, à deux pas d’ici, en dehors de l’enceinte de la ville.
Mous suivons de loin le lugubre cortège, qui s’avance lentement dans la rue étroite, pendant que les passants se rangent de chaque côté en enlevant leurs grands chapeaux pour saluer celui qui va mourir. Lui, marche tranquillement, sans émotion apparente, la tète, baissée, les yeux fixés à terre. Il a les poignets liés derrière le dos avec un brin de rotin ; son large front, son teint mat, ses mains soignées et ses ongles longs indiquent qu’il n’appartient pas au bas peuple.
Après avoir dépassé les dernières maisons de la ville, les soldats s’engagent en pleine campagne dans un chemin bordé de chaque côté par des champs de riz. Bientôt ils font halte à l’entrée d’un terrain vague couvert d’une herbe épaisse et courte : c’est le lieu de l’exécution.
Les satellites écartent les curieux avec le bois de leurs lances et les maintiennent a distance en formant autour du terrain réservé un grand cercle dans lequel ils ne laissent pénétrer que les gens du cortège. Grâce «à un pourboire adroitement glissé, nous pouvons franchir la ligne des soldats et nous placer à dix pas environ du condamné.
Celui-ci a été débarrassé de sa cangue; il est debout, les mains liées, la figure impassible; les yeux toujours fixés à terre. Ses parents se sont groupés au milieu du chemin; ils regardent d’un air farouche tous les préparatifs, sans un cri, sans un geste, sans une larme dans les yeux: il y
a pourtant des femmes dans le nombre et aussi deux petits enfants, qui peut-être viennent voir mourir leur père.
Un frêle piquet de bambou, haut de 80 centimètres au plus, a été fiché dans le sol; sur un ordre bref du mandarin aux parasols, le condamné s’agenouille devant ce piquet, auquel on l’attache par l’anse de rotin qui
lie ses mains. Le piquet est peu solide, le moindre effort suffirait pour l’arracher; mais le pirate ne fait aucun mouvement.
Le cercueil qui doit recevoir son corps est posé sur le sol à quelques pas de lui, de sorte qu’en jetant un coup d’œil de coté il peut voir la funèbre boîte toute béante.
Le bourreau s’approche, son sabre à la main; d’un geste rapide il déboutonne la tunique du condamné, en rabat le col, en rejette les pans en arrière, de façon à mettre à nu le torse et les épaules. 11 relève les longs cheveux sur le
l’exécution.
sommet de la tète pour
bien dégager la nuque. L’homme se laisse faire sans opposer la moindre résistance : il obéit, avec une docilité qui me serre le cœur, à la pression des mains du bourreau, qui tranquillement, sans se presser, le dispose pour recevoir le coup, comme un sculpteur placerait son modèle, lui faisant baisser la tête, saillir la poitrine, écarter les genoux.
Je ne suis pas sensible et j’ai passé par bien des émotions poignantes, eh bien, jamais, je dois le dire, je n’ai eu les nerfs aussi fortement tendus