‹ Une campagne au TonkinChapitre 143 sur 299 · LES BOURREAUX ANNAMITES · texte numérisé non relu

LES BOURREAUX ANNAMITES

que pendant ces interminables préparatifs auxquels le condamné se prête comme s’il ne savait pas à quoi ils doivent aboutir.

L’exécuteur relève son large pantalon au-dessus des genoux pour ne pas être gêné dans ses mouvements; puis, lançant dans sa main ouverte un jet de salive colorée en rouge par la chique de bétel qu’il mâche entre ses dents, il marque sur la nuque du patient avec un doigt imprégné de cette salive la place où devra porter le coup. Alors le mandarin fait un signe ; le bourreau saisit son sabre à deux mains; la large lame décrit dans l’air un demicercle lumineux, la tête vole et roule sur le sol en avant du tronc, qui s’affaisse, tandis qu’un jet de sang rouge s’échappe des artères ouvertes.

Pendant que le bourreau essuie son sabre sur l’herbe, un soldat s’avance, plante dans le sol une petite planchette sur laquelle la sentence est écrite en caractères chinois,

puis il prend la tête coupée par ses longs cheveux et il la place dans un grand panier rond. Le jugement porte que cette tête sera envoyée au village pillé et incendié par les pirates; elle sera suspendue aux branches d’un arbre à l’entrée de ce village et elle y restera exposée pour l’exemple.

Après le départ des soldats, la famille du défunt s’approche pour recueillir le corps, qu’ils ont laissé sur le sol à la place même où il est tombé.

Je m éloigne fortement ému; le spectacle auquel je viens d’assister me

LA TÊTE DU SUPPLICIÉ MISE DANS UN PAMEIt,

fait considérer les Annamites tout autrement que je ne l’avais fait jusqu’à ce jour. Des hommes capables de recevoir la mort avec une pareille tranquillité, j’oserai même dire avec une indifférence si prodigieuse, ne peuvent pas être taxés de poltronnerie. Q’où vient alors que sur le champ de bataille, lorsqu ils se présentent en nombre contre une poignée de nos soldats, ils fuient comme des lâches, presque sans attendre le choc, à tel point que Garnier avec ses trois cents marins a pu conquérir le delta, habité par plusieurs millions d’individus? Cette contradiction dans leur conduite s’explique probablement par ce fait qu’avec notre haute stature, notre figure et nos vêtements si différents des leurs, nous leur apparaissons comme des êtres d’une essence particulière, contre lesquels il n’y a pas à résister parce qu’ils doivent nécessairement remporter la victoire. La preuve eu est qu’une fois encadrés dans nos rangs, les Tonkinois se montrent au contraire très résolus et presque aussi braves que des Français.

En rentrant en ville, nous rejoignons le bourreau qui revient tranquillement, son sabre sous le bras. J’ai une envie folle d’acheter l’arme en souvenir de l’émotion qu’elle m’a procurée; N’go-Daï, auquel je fais part de mon désir, entre immédiatement en pourparlers avec l’homme; le marché est conclu moyennant une piastre.

Ce sabre mesure 80 centimètres de longueur totale; la poignée, qui est droite et terminée par un anneau, a été garnie de petites cordes pour empêcher la main de glisser. La lame a 8 centimètres dans sa plus grande largeur, vers la pointe; le tranchant n’est presque pas affilé, mais l’arme est très lourde; elle doit surtout agir par son poids.

N’go-Daï m’explique, chemin faisant, le mode de recrutement des bourreaux annamites. Il y a dans tout l’empire d’Annam plusieurs écoles où l’on forme ces bourreaux; les jeunes gens qui y entrent s’exercent d’abord à manœuvrer leurs sabres contre de jeunes bananiers qu'ils essayent de couper à la volée. Quand ils sont devenus assez adroits, ils sont répartis dans les provinces. Les gouverneurs et même les préfets ont chacun leur exécuteur des hautes œuvres. Dans les chefs-lieux, ces bourreaux sont d’habiles hommes; mais dans les préfectures moins importantes, ce sont, la plupart du temps, des élèves à peine stylés qui s’y reprennent à deux ou trois fois pour abattre une tête.

La campagne aux environs de Nam-dinh est d’une monotonie désespérante : la ville est bâtie en plein delta tonkinois, c’est-à-dire dans le pays le plus plat et le plus inondé du monde. De quelque côté qu’on se

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