LA VIE DE FAMILLE
dirige, on aboutit fatalement à une immense plaine entrecoupée de flaques d’eau stagnante qui scintillent au milieu des champs de riz. Les hautes digues qui courent à travers cette plaine sont inégales et mal entretenues; elles ne sont pas ombragées par le plus petit arbuste et il ne serait pas prudent de les parcourir dans la journée, lorsque le soleil, qui y tombe d’aplomb, échauffe le sol fangeux des rizières et produit des vapeurs toutes chargées de miasmes et de fièvre.
Le soir au contraire, quand la chaleur est un peu tombée, je m’y engage volontiers sur mon petit cheval tonkinois dont le pied très sûr sait tourner tous les obstacles. La digue que je suis le plus souvent court en droite ligne vers un village caché au milieu des bambous; c’est là que N’go-Daï habile avec sa famille. J’arrive au moment où les hommes se délassent des travaux de la journée en causant entre eux et en fumant, pendant que les femmes vaquent aux diverses occupations du ménage. Tout le monde se lève immédiatement et vient me faire fête; puis on se serre pour me donner la place d’honneur sur le plus beau des lits en bambous, à côté du vieux chef de la famille. On m’offre le thé et le bétel, je caresse les enfants, je prends des nouvelles de tous et je me fais présenter les amis de la maison que je ne connais pas encore. Ces devoirs une fois remplis, je m’étends comme les autres sur le cadre en bambous, avec un petit oreiller d’osier sous ma tête, et je me laisse vivre à l’annamite pendant de longues heures, en compagnie de tous ces braves gens qui me considèrent comme un des leurs.
Pendant l’été, les panneaux en treillis de bambous qui ferment la maison du côté de la cour sont tous enlevés pour laisser passer l’air frais du soir. A travers mes paupières demi-closes, je vois circuler les ménagères, qui marchent sans bruit grâce à leurs pieds nus; la brise qui arrive de la mer m’apporte, en même temps que l’odeur capiteuse des fleurs d’aréquier, tous les bruits du village : les vibrations du gong de la pagode voisine où l’on célèbre un sacrifice, les mugissements des buffles qui rentrent du travail, les coassements des grenouilles de la mare, auxquels se mêlent l’appel du margouillat en quête d’insectes et les cris stridents des cigales.
C’est pendant ces longues heures passées chez mon ami N’go-Daï, dans l’intimité de sa maison, que j’ai pu étudier tout à mon aise la vie de famille, telle qu’elle se pratique chez les Annamites. C’était pour moi une occasion bien rare et dont j’ai profité tant que j’ai pu.
En général, l’indigène n’accueille pas volontiers les étrangers ; il les considère comme des intrus et un peu comme des ennemis. Toujours
on garde, et pour cause, contre l’avidité des mandarins, il se figure volontiers que nos visites n’ont d’autre but que de l’espionner et de chercher un procédé pour le rançonner; c’est ce qui fait que lorsque nous entrons dans une maison tonkinoise, nous y sommes reçus avec politesse, mais avec une extrême réserve; chacun des membres de la famille pèse scrupuleusement ses paroles et ne répond qu’avec prudence à nos questions; tous les yeux sont braqués sur notre visage pour en étudier l’expression; on surveille avec anxiété chacun de nos gestes, et tout le monde pousse un soupir de soulagement quand nous sommes partis. 11 faut bien dire aussi que souvent nos actes justifient cette conduite; notre ignorance des coutumes des Annamites nous expose, à chaque visite, à les choquer et même à les blesser profondément.
Mon confrère N’go-Daï a deux femmes : une vo-chiâh ou femme de premier rang et une vo-bé , ou femme secondaire. La polygamie est autorisée en Annam; mais la loi, qui permet aux indigènes de prendre autant de femmes secondaires qu’ils peuvent en nourrir, ne leur tolère par contre qu’une seule femme de premier rang. Celle-ci jouit de prérogatives presque identiques h celles que nous attachons au titre d’épouse ; le code la considère comme une égale du mari. Les vo-bés, au contraire, ne sont que de simples servantes, tolérées dans la maison tant quelles plaisent au maître, renvoyées quand bon lui semble, sans autre forme de procès.
Ce qu’il y a de vraiment admirable dans la maison de N’go-Daï, comme dans tous les intérieurs tonkinois, c’est le respect dont chacun entoure les parents âgés et surtout le chef de la famille : mon confrère, qui est déjà vieux, qui est marié depuis longtemps et qui a lui-même plusieurs enfants, ne parle jamais à son père qu’avec la plus extrême déférence; il s’empresse pour obéir à ses moindres ordres, et dans certaines cérémonies il se prosterne devant lui pour lui faire honneur. La loi annamite donne du reste au chef de famille une autorité considérable sur ses descendants en même temps qu’elle le rend responsable des fautes que ceux-ci pourraient commettre envers le société : autrefois l’enfant qui frappait son père devait être décapité; aujourd’hui encore, le père juge en premier ressort tous les différends de famille et ses sentences sont exécutées sans murmure; il n’y a guère que les vagabonds ou les étrangers qui viennent demander justice au mandarin.
Ce respect que les indigènes ont pour leurs parents est tellement enraciné et universel qu’il est le point de départ et comme l’origine des nom-