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LE CHEF DE PARENTÉ

breuses formules de politesse en usage courant parmi eux. En Annam, quand on veut honorer une personne, on fait précéder son nom dans la conversation du qualificatif ong, qui veut dire grand-père et qui s’emploie comme le mot « monsieur » dans notre langue ; ainsi pour désigner un fonctionnaire, on dit ong quan, ce qui signifie littéralement le grand-père mandarin. Si l’on veut cire plus poli encore, on dit ong gia, ce qui signifie vieux grand-père, expression qui correspond au titre de « monseigneur ».

Deux égaux qui s’abordent dans la rue s’appellent chez nous « Mon cher ami ». En Annam, ils se traitent, suivant les circonstances, de bac ou de chu. Bac veut dire « frère aîné de père » : c’est un nom honorable que se donnent l’un à l’autre deux amis du même âge. Chu signifie « frère cadet du père »; c’est un qualificatif affectueux mais légèrement protecteur dont on se sert seulement pour parler aux jeunes gens.

Un inférieur s’adressant à un supérieur ne lui dit pas « Votre serviteur » mais « Votre fils ». Les chrétiens, pour montrer leur profond respect vis-àvis des missionnaires, les appellent co, 'ce qui veut dire « trisaïeuls ».

La loi annamite reconnaît donc au chef de famille une autorité absolue sur ses descendants, qu’il administre comme il l’entend, mais dont il est responsable vis-à-vis des pouvoirs publics. Elle donne à cette autorité une sanction penale en ce sens que le père peut faire comparaître ses enfants coupables devant son tribunal de famille et leur infliger des châtiments qui dans certains cas sont graves et sans appel. Quand ces enfants sont devenus grands et qu’ils ont quitté la maison paternelle pour fonder une famille à leur tour, ils demeurent quand même sous la dépendance et sous l’autorité du père. Ce dernier prend alors le titre de « chef de parenté » ou Iruong-toc.

Le truong-toc n’a pas à s’immiscer dans la discipline intérieure de chaque ménage, qui est régi par son chef immédiat, mais il a autorité sur ce chef et il règle comme arbitre les différends qui peuvent diviser deux branches collatérales de la famille.il prend ou il provoque toutes les décisions d’ordre général qui peuvent intéresser la famille tout entière; il surveille le partage des héritages et il prend les intérêts communs des mineurs. Après le décès du truong-toc, c’est le plus âgé de ses fils et à défaut l’aîné des petits-fils qui prend ce titre avec toutes ses prérogatives, si bien que, lorsque la famille a atteint cinq ou six générations, le chef de parenté peut arriver à disposer d’une influence très considérable, en ce sens qu’elle est toute-puissante et qu’elle s’exerce sur un grand nombre d’individus.

Une des principales attributions du chef de parenté consiste à assurer le culte des ancêtres et à présider aux réunions générales de la famille qui ont lieu à cet effet presque tous les ans à certaines époques lixées par les rites. Ce culte des ancêtres, que les Tonkinois ont emprunté à la Chine, repose sur une croyance touchante qu’il faut bien connaître parce qu’elle est le point de départ d’une foule de coutumes et de pratiques superstitieuses auxquelles les Annamites tiennent par-dessus tout, et qu’ils se transmettent de génération en génération avec un soin jaloux. Les aïeux qui ont été honorés pendant leur vie ne peuvent, disent les indigènes, se détacher complètement après leur mort de ceux qu’ils ont aimés; leurs âmes reviennent planer aux environs de la maison habitée par la famille et prendre part aux sacrifices qu on célèbre en leur honneur à certains anniversaires ou dans les circonstances solennelles (mariages, naissances, etc.), a l’occasion desquelles tous les parents sont réunis.

Les ancêtres défunts protègent la famille; ils veillent sur elle constamment; ils prennent part au bonheur qui lui arrive; ils souffrent des calamités qui I atteignent et dont ils cherchent à la préserver; voilà pourquoi, dans la joie comme dans la tristesse, on voit l’Annamite se précipiter au pied de l’autel des Ancêtres et invoquer les esprits des aïeux.

Mais ces esprits ne sont vraiment heureux que lorsqu’on ne les oublie pas et qu on célèbre avec exactitude le culte auquel ils ont droit. 11 faut que des baguettes d’encens, pieusement renouvelées parles soins de Y aîné, entourent constamment d un nuage parfumé les tablettes qui sur l’autel de la maison portent leurs noms écrits en lettres d’or; il faut qu’à chaque festin on leur oflre sur ce même autel un plat de riz bien blanc, une tasse d’eau-de-vie et la meilleure part des viandes cuites à point; sinon les esprits des ancêtres souffrent cruellement ; ils errent tristes et désolés dans les espaces aériens, où ils finissent par devenir de méchants génies qui tourmentent les hommes.

Dans certaines familles riches, on élève pour le culte des aïeux une jolie pagode placée au milieu de bocages bien entretenus et plantés de beaux arbres, afin que les esprits puissent venir s’y reposer et aiment à y séjourner. C’est le truong-toc qui est chargé de l’entretien du temple et du bois consacré. La loi lui alloue à cet effet une sorte de majorai prélevé avant partage sur l’héritage et qui correspond à la dixième partie environ des immeubles. On désigne ce majorai, qui est inaliénable, sous le nom de huong-hoa, ce qui veut dire littéralement encens et feu. L’expression est bien choisie pour indiquer que les revenus du majorai doivent être exclusivement consacrés au culte.

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