LES ENFANTS
cet âge, leur nez s’épate, leurs pommettes saillent, leurs yeux se brident et ils prennent tous les caractères de la race.
On rencontre à Hanoï beaucoup d’enfants nés à la suite de mariages entre les Chinois et les femmes annamites : ces métis sont intelligents et très vigoureux.
Chaque commerçant Chinois arrivant au Tonkin s’empresse, dès que ses moyens le lui permettent, de prendre une ou plusieurs femmes indigènes. En extrême Orient la polygamie est admise dans les mœurs. Les Célestes se marient autant par calcul que par goût : chacune des femmes qu’ils prennent les aide dans leur commerce. Très au courant des besoins et de la langue du pays, elles leur servent à tenir ou à surveiller chacun des nombreux comptoirs qu’ils établissent comme autant de succursales sur tous les points du Tonkin. Ils se créent ainsi et à peu de frais de véritables associées qui n’entrent que pour une minime part dans les bénéfices et dont' le dévouement aux intérêts de la maison est sûr et à toute épreuve. Beaucoup de ces commerçants ont en outre, en Chine, des femmes et des enfants qu’ils iront retrouver plus tard après fortune faite. En partant, ils laisseront comme souvenir à leurs compagnes indigènes la maison de commerce qu’ils auront fondée.
Au Tonkin, les femmes portent leurs bébés non pas assis sur le bras, mais à cheval sur la hanche; cette habitude est fâcheuse à tous les points de vue : elle dévie la taille de la mère et elle arque les jambes des enfants. Les nouveau-nés sont allaités jusqu’à l’âge de deux ou trois ans, mais déjà dès la deuxième année les nourrices leur donnent du riz mâché. Les bébés prennent ce repas d’une façon singulière : la mère introduit dans sa bouche autant de riz cuit qu’elle en peut contenir; elle le mâche consciencieusement, puis, appliquant ses lèvres contre celles de son nourrisson, elle lui pousse le tout jusqu’à ce qu’il refuse d’avaler.
Les parents n’embrassent jamais leur enfant : quand ils veulent lui prouver leur tendresse, ils approchent leur visage du sien et le flairent comme un chien fait pour son petit. Nos troupiers éprouvaient souvent l’envie d’embrasser ces marmots dont le visage frais et rose fait plaisir à voir. Les enfants reculaient effrayés, et les mères protestaient en criant :
« Sao-lam ! (Malpropres!) »
Lorsque, au début de la conquête, les mandarins faisaient répandre dans les villages le bruit que nous mangions de la chair humaine et que nous dévorions les petits enfants, les faits dont je parle ne contribuaient
pas pour une mince part à accréditer ces contes absurdes dans l’esprit des gens du peuple, naïfs et formalistes.
On ne fait pas grands frais de toilette pour les enfants. L’été ils circulent dans la rue absolument nus ou couverts d’une simple chemise qui leur arrive jusqu’à mi-jambes. Les parents leur attachent souvent au cou des pièces de monnaie ou des amulettes auxquelles ils attribuent la vertu de détourner les malins esprits ou de préserver des maladies. Les tout petits portent les cheveux ras. Jusqu’à dix ans on ne leur laisse guère pousser qu’une petite mèche plantée sur le sommet de la tète ou descendant sur le milieu du front. Quelquefois ils portent deux touffes qui leur pendent sur les tempes de chaque côté, comme des oreilles d’épagneul.
Les Tonkinois aiment beaucoup leurs enfants, surtout les garçons, dont ils se montrent très fiers. Quand nous entrons dans une case, si les marmots ne sont pas trop sauvages et si nous pouvons les prendre dans nos bras pour les caresser, les parents s’approchent tout de suite en souriant pour nous remercier, et la glace est rompue.