CHAPITRE XV
RRUITS DE GUERRE. — L’AUTEUR QUITTE NAM-DINII. — NINH-DINII ET SOS ROCHER. — LE DAÏ ET LES GRANDS FILETS DE PÈCHE. — KÉ-SO ET SA CATHÉDRALE. — LE PIIU-I.Y. — PAVILLONS-NOIRS AU SERVICE DF. LA FRANCE. — UNE ALERTE.
Je me croyais oublié à Nam-dinh jusqu’au jour du retour en France :
la paix était signée avec la Chine, le départ était annoncé pour un temps prochain, le désarmement des troupes à rapatrier avait déjà commencé, quand, tout à coup, la malheureuse affaire de Bac-lé est venue suspendre les préparatifs d’embarquement et tout remettre en question. Bien plus les Chinois qui, au moment de la signature du traité de paix, commençaient à évacuer nos frontières, sont revenus sur leurs pas plus nombreux que jamais; les rebelles indigènes, excités par les lettrés, s’agitent de tous côtés dans les provinces : tous ces signes indiquent que la lutte va recommencer à brève échéance. Le général Millot, très fatigué par le climat, s’est embarqué pour la France; il a remis le commandement en
chef au général Prière de I/Isle qui a quitté Nam-dinh pour Hanoï.
C’est donc sans aucune surprise que je reçois, à la fin du mois de septembre 1884, une dépêche du général en chef qui me rappelle à Hanoi pour prendre part aux colonnes actives. A cette époque les médecins de la marine s’étaient réservé le service exclusif des hôpitaux sédentaires du Tonkin; les médecins militaires avaient le périlleux honneur (qu’ils ont gardé jusqu’à la fin de la guerre) d’accompagner les troupes dans les marches contre l’ennemi, de ramasser les blessés pendant les colonnes et d’en assurer le transport jusqu’aux hôpitaux établis à l’intérieur du territoire.
I/ordre qui m’arrive est très pressant, je dois me mettre en route aussitôt que possible en profitant de la première occasion qui se présentera. Justement une petite chaloupe à vapeur, le Fi-Yen, affrétée par des Chinois qui font le commerce entre Nam-dinh et Hanoï, repart le soir même par la voie du Day. J’y retiens passage avec d’autant plus d’empressement qu’elle doit s’arrêter en route à Ninh-binh, Phu-ly et Ké-so, trois petites villes que je n’ai pas eu jusqu’ici l’occasion de visiter.
J’embarque à dix heures du soir; mon ordonnance m’a installé mon lit de voyage sur le pont du Fi-Yen, encombré par les marchandises et par les Chinois qui sommeillent déjà, roulés dans leurs couvertures. A peine étendu sur ma couchette, je m’endors, bercé par les mouvements du bateau, qui s’est mis en marche; une jolie brise me caresse le visage et rafraîchit l’atmosphère autour de moi.
A cinq heures du matin je suis brusquement réveillé par deux vigoureux coups de sifflet de la machine; nous entrons dans le canal de Ninh-binh ; il fait nuit encore, je distingue vaguement les bords de l’arroyo, dont les contours indécis se perdent dans la brume du matin. J’ai un Chinois à droite de mon lit, un autre à gauche; un Annamite, pelotonné à mon chevet sous sa natte, pousse des ronflements sonores. Il me faut sauter pardessus tous ces obstacles avant d’arriver à la proue du navire, où je m’installe, résolu à attendre le jour pour voir le paysage.
Beu à peu le ciel s’éclaire de teintes jaunes et orangées. Les grands rochers à pic qui bordent l’horizon sortent de la brume; ils sont noir bleu, nus, arides. Près de l’arroyo, très étroit, apparaissent de nombreuses petites cases séparées de distance en distance par des bouquets de bambous : c’est Ninh-binh. Un grand pont couvert, construit sur pilotis, relie les deux bords de la petite rivière de Van-San (pii passe au milieu de la ville.
En disant la ville, j’exagère : Ninh-binh n’est qu’un ramassis de huttes
NINll-BINH.
en paillotes, coupé par des rues étroites qu’on a pavées de grosses pierres bleuâtres et mal taillées ; elle possède cependant une citadelle entourée de murailles en briques et de fossés; c’est là qu’est logée la petite garnison, comprenant deux compagnies d’infanterie de marine, une section d’artillerie, deux cents tirailleurs tonkinois. Les officiers habitent des cases assez confortables bâties autour de la demeure du mandarin annamite; ce mandarin est un des rares fonctionnaires indigènes dont on ait toléré la présence dans une citadelle occupée par les troupes françaises.
Ninh-binh est le chef-lieu d’une sous-province ou tinh-xep, et le mandarin qui la gouverne porte le titre de tuan-phu. Je ne sais pas si j’ai dit quelque part que le territoire tonkinois est divisé en un certain nombre de grandes circonscriptions administratives, qui portent le nom de tinhcliinh ou grandes provinces et qui ont à leur tête trois mandarins supérieurs : un long-doc ou gouverneur, assisté d’un mandarin des finances ( bo-cliinh ou quan-bo) et d’un mandarin de la justice ( an-sat ou qnan-an). Certaines de ces provinces sont extrêmement étendues; pour en faciliter l’administration, le gouvernement annamite a groupé, sous le nom de sous-province ( tinh-xep ), la portion de leur territoire la plus éloignée du chef-lieu où réside le tong-doc. Ce dernier garde l’autorité nominale sur la sous-province créée aux dépens de son gouvernement ; mais en fait elle est administrée par un gouverneur spécial nommé par la cour de Hué et qui porte le nom de luan-phu. C’est ainsi que le gouverneur de Hanoï a bien le titre nominal de tong-doc de Hanoi et de Ninh-binh, mais qu’il n’entre dans aucun des détails administratifs de cette dernière province, qui s’administre séparément sous l’autorité effective de son tuan-phu.
Au beau milieu de la citadelle de Ninh-binh se dresse un grand rocher tout dénudé dont la forme rappelle vaguement celle d’un éléphant couché et dont le sommet est surmonté d’une pagode ; c’est dans cette pagode que s’étaient réfugiés, après la mort de Garnier, les quelques soldats européens qui gardaient la citadelle depuis la prise de Ninh-binh par le lieutenant de vaisseau Hautefeuille. Complètement bloquée sur sou rocher par les nombreuses bandes de Chinois et d’Annamites qui tenaient la campagne, cette poignée de braves, presque sans vivres et à peu près sans eau, attendit pendant plus d’un mois qu’on vînt la délivrer.
Ninh-binh, malgré sa piètre apparence, est un centre de commerce important ; ses marchés regorgent de riz, d’indigo, de colon égrené et d’une espèce de jonc marin qu’on emploie pour l’ameublement.
Le coton, qui se sème en février pour être récolté au mois de juin, est
de bonne qualité malgré le peu de longueur de sa fibre. On l’égrène sur place à l’aide d’une machine assez simple; c’est une sorte de laminoir construit avec deux rouleaux de bois dont l’un est manœuvré à la manivelle et dont l’autre, relié avec le premier par un engrenage, en reçoit un mouvement en sens inverse. Pendant (pie le coton est pris et attiré entre les deux cylindres, l’ouvrier retient la graine, qui finit par se séparer de son contenu, mais en en gardant toujours une petite partie, ce qui occasionne un déchet assez considérable. Les paysans recueillent avec soin les graines vides; ils en tirent de l’huile qui sert pour l’éclairage.
Les indigènes vendent leur coton brut aux Chinois, qui l’envoient en Chine pour le faire ouvrer; il en revient sous forme de filés, qu’on revend ensuite aux Annamites. Malgré le prix du fret aller et retour, les commerçants chinois trouvent dans cette opération un assez joli bénéfice. Le coton filé dans le pays est mal travaillé; il est beaucoup moins estimé (pie l’autre parce qu’il donne une étoffe plus grossière et bien inférieure à celle qu’on obtient avec le filé de Chine. Une filature de coton installée au Tonkin même, avec l’outillage européen, ferait fortune; d’autant mieux que la main-d’œuvre indigène est peu coûteuse et que l’ouvrier annamite, très docile et très adroit, arriverait rapidement à se mettre au courant de nos procédés de fabrication. Les tissus de coton se font dans les villages des environs de Ninh-binh ; beaucoup de maisons de paysans possèdent un métier à lisser. Ces métiers, de petite dimension, sont pour la plupart manreuvrés par les femmes. Les pièces d’étoffe qu’elles fabriquent ont de 7 à 8 mètres de longueur et une largeur qui ne dépasse presque jamais 50 centimètres; le tissu en est assez grossier, mais très résistant. Ces cotonnades, teintes dans le pays même, soit avec du bleu d’indigo, soit surtout avec une couleur végétale brune et très solide, servent à confectionner les vêtements des gens du peuple et des coolies.
La grande route mandarine qui relie Hué à la frontière chinoise passe par Ninh-binh ; cette place a donc une importance stratégique considérable dans l'hypothèse d’une invasion du Tonkin par les armées annamites du roi de Hué : « Si Hanoï esl la tête du Tonkin, dit un proverbe indigène, Ninh-binh en est le cou. » Celte grande roule, très bien entretenue, traverse également la province de Than-hoa dans toute sa longueur. Les innombrables troupeaux de bœufs qu’on élève en Than-hoa et les superbes échantillons de cannelle qu’on y récolte arrivent facilement par la voie mandarine sur les marchés de Ninh-binh, où ils trouvent un débouché assuré. La cannelle de Than-hoa est tellement estimée qu’elle se vend au