KÉ-SO ET SA CATIIÉDRALE
poids de l’or el que le roi s’en est réservé le monopole ; la destruction d’un pied de cannellier est punie de mort par les lois annamites.
Ninh-binh est l’un des principaux centres d’approvisionnement des Muongs du Lac-Tlio. Ces montagnards y viennent échanger contre les produits de la plaine les beaux bois de construction qu’ils abattent dans leurs forets; ils forment avec ces bois de grands radeaux qu’ils amènent par la rivière de Phu-no ; au retour, ils emportent des charges de sel provenant des grandes salines du littoral dont Ninh-binh a l’entrepôt.
Nous ne nous sommes arrêtés que juste le temps nécessaire pour débarquer les marchandises que le Fi-Yen apporte à une maison de commerce chinoise ; à dix heures du matin nous reprenons notre route. En passant, nous saluons le vieil aviso la Surprise qui fait la police des arroyos dans ces parages infestés de pirates, et qui est à l’ancre devant les rochers situés en amont de la ville.
Le paysage est illuminé par un radieux soleil, mais la température est supportable grâce à un vent frais qui glisse de l’avant à l’arrière du bateau. Le Fi-Yen est d’ailleurs couvert sur toute sa longueur par un petit toit formé avec plusieurs doubles de nattes de bambous et de feuilles de palmier.
Nous sommes en plein Day; le bateau file rapidement et sans secousse sur ces eaux profondes; les Cliinois qui le dirigent ont une grande habitude de la rivière, ils ne s’arrêtent pas une seule fois pour sonder.
A tribord je vois se dérouler de belles rizières, coupées de nombreux ruisseaux et parsemées de bouquets d’aréquiers qui abritent les villages. A bâbord se dresse une chaîne de montagnes dont les flancs sont pelés et arides et dont les hauts sommets limitent l’horizon comme un mur, en se découpant nettement sur un fond de nuages blanc gris : c’est la chaîne du Day, qui sépare le bassin du Mékong de celui du fleuve Rouge et qui forme la frontière ouèst du Tonkin. La région qu’elle occupe est célèbre dans l’histoire annamite : c’est l’ancien royaume d 'Ai-lao, habité jadis par des clans de fiers montagnards qui, pendant de nombreux siècles, guerroyèrent pour résister à la civilisation chinoise et pour conserver leurs anciennes coutumes féodales. Ces gens à' Ai-lao avaient déclaré une guerre à mort aux peuplades de la plaine, et pendant dix siècles ils revinrent à la charge, toujours écrasés par le nombre, jamais vaincus, profitant, pour reprendre l’offensive, des troubles amenés par chaque changement de dynastie. 11 fallut, pour eu venir à bout, que Than-Tong, le petit-fils du fondateur de la race royale des Lés, dépeuplât ces montagnes et fît transporter dans la plaine la mnjeure partie de leurs habitants.
Les montagnes, d’abord très éloignées de la rivière, se sont rapprochées peu à peu; elles arrivent maintenant jusqu’à la berge; l’eau passe avec effort entre leurs digues de granit; le Day modifie à chaque instant son cours pour pouvoir les tourner; il devient très sinueux, et le bateau ralentit sa marche. Nous longeons une ligne de rochers à pic dont les sommets sont couverts d’une végétation courte et drue de couleur vert sombre. A leurs pieds sont amarrés de grands radeaux formés avec des bambous rangés côte à côte et rattachés entre eux par des lanières transversales en rotin. A l’avant du radeau est installée une immense machine qui sert pour la pêche. Figurez-vous deux triangles isocèles en bambous, mesurant environ 2 mètres et demi de hauteur et réunis l’un à l’autre à angle aigu par leur petit côté, de façon à former comme un V gigantesque. L’arête de ce V est fixée transversalement sur l’avant du radeau, de sorte que les deux branches peuvent se mouvoir autour d’elle comme autour d’une charnière; au sommet du triangle antérieur est fixée une grande truble, capable de couvrir une surface considérable; au sommet du triangle postérieur est attachée une corde dont l’extrémité pend à l’entrée d’une petite butte basse, construite à l’arrière du radeau, et dans laquelle se lient le pêcheur. 11 suffit de tendre ou de lâcher cette corde pour manœuvrer facilement le filet, le triangle postérieur faisant l’office de contrepoids.
Au moment où notre bateau change de direction pour contourner une des sinuosités que décrit le fleuve, le Chinois qui tient la barre à l’avant se tourne vers moi, et, étendant son bras droit dont le poignet est orné d'un beau bracelet de jade, il me montre un point éloigné de l’horizon. Je fouille avec ma lunette la rangée de grands arbres qui, à bâbord, s’étend dans le lointain comme un immense rideau vert, et j’aperçois au-dessus les deux hautes tours de la cathédrale de Ké-so. Bientôt je distingue les petites maisons recouvertes en paille qui forment le village et, un peu à l’écart, les bâtiments plus grands et mieux construits de la Mission catholique.
L’église, bâtie sur un tertre, a des proportions monumentales. On est surpris quand on pense qu’une pareille cathédrale a été construite tout entière par les Annamites avec des matériaux du pays et sur des plans fournis par Mgr Buginier, l’évêque actuel du Tonkin, qui n a fait aucune étude d’architecture. Les petites buttes basses qui se pressent autour d’elle comme des poussins autour de leur mère, semblent de misérables taupinières à côté de ce colosse.
Sur mes instances, le patron chinois consent à s’arrêter pendant une heure pour me permettre de faire visite au prélat français.
L’ÉVÈQUE DU T0NK1N.
La Mission est à quelques pas de l’église; elle comprend une série de grands bâtiments situés au milieu de jardins fort beaux. L’évèque, entouré des quelques missionnaires qui se trouvent en ce moment à Ké-so, me reçoit avec beaucoup d’affabilité dans une grande salle toute tapissée de liv res. Mgr Puginier, évêque du Tonkin occidental, est de taille moyenne et de belle prestance; une longue barbe blanche, qui descend jusqu’au milieu de sa poitrine, encadre son visage aux traits distingués et bienveil-