PRINCIPALE
UNE CAMPAGNE AU TONKtN.
c’est de là que j’ai reçu presque tous mes malades graves; aussi relève-t-on fréquemment la garnison.
En parcourant l’unique rue de Phu-ly, je ne suis pas peu étonné d’y rencontrer un grand nombre de soldais chinois, vêtus d’un uniforme très propre et coiffés d’un petit chapeau conique; ils entrent dans les misérables boutiques du lieu pour y faire leurs provisions. La plupart de ces Célestes, qui tranchent au milieu des Annamites grâce à leur haute stature et à leur corps vigoureusement charpenté, ont des physionomies peu engageantes; quelques-uns ont même l’air de véritables bandits. Ce sont en effet d’anciens Pavillons-Noirs des contingents de Luu-Vïnh-Phuoc. Ils formaient une compagnie forte d’environ deux cents hommes, qui, un beau jour, s’est présentée tout entière, officiers en tête, aux avant-postes de Tuyen-Quan, demandant à passer au service de la France. Sur l’ordre qu’il reçut du général en chef, le commandant de Tuyen-Quan les expédia sur Hanoï. Arrivés là, ils furent examinés en détail ; on renvoya un certain nombre d’entre eux, (pii furent trouvés trop vieux ou trop épuisés par les excès d’opium pour pouvoir rendre des services; on en garda 150 environ, qui reçurent un uniforme dans le goût chinois, composé d’un pantalon court et d’un justaucorps à larges manches, sur le devant duquel s’étalait un grand rond en calicot blanc avec une inscription chinoise signifiant : Soldat de la France. On les arma de fusils à piston et on leur donna des cadres composés d’officiers et de sous-officiers d’infanterie de marine; après quinze jours environ de manœuvres, ou les envoya sur le Day, occuper un poste à proximité de Phu-ly1.
Les hommes du bateau ont activé tant qu’ils ont pu le déchargement de leurs marchandises; ils ont hâte de reprendre leur route, et ils voudraient profiler des dernières heures du jour pour franchir le canal de Phu-ly et pour gagner le fleuve Rouge. Ils ont compté sans les difficultés de la navigation ; l’arroyo de Phu-ly est sinueux, il offre beaucoup de passages difficiles, qui nous retardent d’autant. La nuit, qui vient tout à coup et •pii est très noire, nous force à jeter l’ancre au beau milieu du canal.
Les Chinois ont ancré leur bateau à égale distance des deux rives, et je leur vois prendre des précautions inusitées. Ils tiennent entre eux un long conciliabule, suivi d’une discussion animée, puis ils placent des sentinelles à chaque bord du bateau. Ces sentinelles sont armées d’un morceau de bois
1. In mois plus lard et sans qu'on sût pourquoi, ces Chinois abandonnèrent leur poste lous à ta fois, et depuis on n'en entendit plus parler.