‹ Une campagne au TonkinChapitre 156 sur 299 · UNE ALERTE · texte numérisé non relu

UNE ALERTE

creux, dont elles frappent un coup à intervalles égaux et éloignés, tant pour se tenir éveillées que pour indiquer qu’elles n’aperçoivent rien de suspect. J’ai toutes les peines du monde à m’endormir à cause de ce vacarme.

Vers deux heures du matin, je me réveille furieux : tous les Célestes sont sur le pont; ils piétinent autour de moi et ils s’entretiennent à mi-voix; impossible de dormir. A bâbord, à 500 ou 400 mètres du fleuve, j’aperçois une lueur rougeâtre, sinistre, d’abord limitée à un point, mais qui s’étend peu à peu, de proche eu proche, et qui finit par illuminer tout l’horizon. A 100 mètres en amont de la rivière, je distingue, malgré la nuit assez profonde, des ombres qui s’agitent sur le rivage; ce sont des Annamites qui se précipitent dans des barques amarrées le long du bord de l’eau et qui coupent les cordes pour s’enfuir plus vile.

Sans aucun doute, une bande de pirates tient la campagne aux environs; ces bandes sont quelquefois fortes de trois ou quatre cents hommes déterminés et bien armés ; leur voisinage peut être très dangereux pour nous, dont le bateau contient un riche bntin. Le patron chinois est dévoré d’inquiétude ; penché sur le bordage, il sonde les ténèbres avec anxiété.

Voilà que deux nouveaux foyers viennent de s’allumer à quelque distance du premier; l’incendie s’étend maintenant sur toute la rive gauche; il y a au moins quatre villages qui brûlent. Décidément, le danger est encore plus grand que je ne l’avais cru. Les pirates doivent être très nombreux pour opérer sur une pareille étendue de pays. Que faire s’ils arrivent sur nous? Je suis le seul Européen, et je n’ai qu’un revolver. Les Chinois et les Annamites sont affolés.

Les villages de la rive droite ont pris l’alarme ; les tam-tams retentissent partout dans la nuit, alternant avec le gros tambour qui a la forme et la dimension d’un tonneau, et qui sert à appeler aux armes les hommes valides en cas de danger pressant. Au Tonkin, c’est ainsi qu’on sonne le tocsin ; ces sons bizarres font dans la nuit un effet lugubre.

Les Chinois ont dressé un petit autel à l’arrière du bateau; ils l’ont garni de bougies roses et de baguettes d’encens. Ils se prosternent le front dans la poussière, invoquant je ne sais quelle divinité, en l’honneur de laquelle ils brûlent des papiers dorés , qu’ils jettent tout enflammés dans le fleuve.

Heureusement voici le jour, le danger cesse. Aussitôt qu’il fait suffisamment clair pour se conduire, les Chinois lèvent l’ancre et s’empressent de s’éloigner en faisant force vapeur.

Je cherche partout mon boy, qui a disparu dans la bagarre avec le sac aux provisions, et je finis par le découvrir dans un trou a fond de cale, à genoux, la tète plongée dans une caisse et murmurant entre ses dents qui s’enlre-choquent de terreur : « An cap ! an cap! (Les pirates! les pirates!) ».

Les piratés sont loin, Dieu merci ! Nous naviguons maintenant en plein fleuve Rouge, et nous venons de dépasser Hong-Yen, qui, au xvu*' siècle, était le siège d’un important comptoir espagnol et portugais, et qui, aujourd’hui, n’est plus qu’une pauvre bourgade annamite. A cinq heures du soir, nous sommes en rade de Hanoï.

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