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CHAPITRE XVI

INVASION CHINOISE. - I.E PLAN DU GÉNÉRAL EN CHEF. — ROUTE DE PIIU-LANG-TIIUONG. - LES VERS A

SOIE ET LE DÉVIDAGE DES COCONS. — DE VEN-LÉ A BAO-LOC : MARCHE PÉNIBLE SOUS LE SOLEIL. — ■ BATAILLE DE KEP. — UNE NUIT A L’AMBULANCE. — LE CONVOI DES BI ESSÉS.

Les nouvelles que je recueille en arrivant à Hanoï sont des plus graves :

depuis l’affaire de Bac-lé, les Chinois ont rassemblé de nombreux corps de troupes dans le Yunnan et surtout dans la province du Kouang-si. Des effectifs considérables, équipés et armés à Lang-chéou, ville frontière de cette dernière province, ont déjà envahi le Tonkin par Lang-son, Thatkhé et Cao-bang. Leurs éclaireurs sont descendus le long du cours du Thaï-binh; on les a vus à Phu-lang-thuong sur le Song-Thuong, à Lam sur le Loch-nam; ils débouchent par toutes les routes des montagnes; si nous n’y mettons bon ordre, ils envahiront le Delta, et tout sera à recommencer.

Pour faire face à cette nouvelle invasion, le général en chef a formé

deux colonnes. L’une, placée sous les ordres du colonel Donnier, partira des Sept-Pagodes, remontera en bateaux le cours du Thaï-binh, puis celui de son affluent, le Loch-nam, et viendra débarquer vers le village de Lam. L’autre, sous les ordres du général de Négrier, suivra la route mandarine qui va de Bac-ninh à Lang-son et se concentrera à Phu-lang-thuong. Ces colonnes opéreront parallèlement de façon à refouler les Chinois dans les montagnes. Pendant ce mouvement en avant, et pour éviter toute surprise, une troisième troupe, sous les ordres du commandant de Mibielle, marchera à égale distance des deux colonnes, en combinant son action de façon à pouvoir se porter immédiatement au secours de celle des deux qui sera le |>1 us menacée.

Il faut en effet procéder avec la plus grande prudence; les renseignements fournis par les espions sont très vagues; les troupes vont opérer dans un pays à peu près inconnu et contre un ennemi dont on ne connaît à l’avance ni la situation, ni l’importance.

Je dois suivre la colonne Négrier. Arrivé à Hanoï le 2 octobre, j’en pars le lendemain matin avec le bataillon du 25e de ligne qui se dirige sur Phu-lang-thuong. Le même jour nous couchons à Dap-cau, où nous recevons, des artilleurs qui tiennent garnison dans ce poste, une cordiale hospitalité. Depuis l’expédition de Bah-ninh, Dap-cau est devenu un centre stratégique important : c’est là que se forment tous les convois de jonques employés au ravitaillement des troupes qui opèrent vers Phu-lang-thuong ou sur le Loch-nam. Les artilleurs ont construit sur le bord de la rivière Song-cau un quai d’embarquement commode; ils ont même fondé un cercle militaire, tenu par un ancien éditeur parisien très connu dans le monde scientifique et qui, à la suite de je ne sais jdus quel revers de fortune, est venu échouer dans ce petit poste.

Le i octobre au matin, après avoir traversé le Song-cau sur des jonques du pays remorquées par un canot à vapeur, la colonne se remet en marche. Pendant une heure ou deux nous suivons une digue étroite qui s’avance presque en ligne droite à travers des rizières basses et marécageuses. Malgré la saison avancée, il fait un soleil de plomb; l’ardeur de ses rayons est encore augmentée par la réverbération produite sur les nappes d’eau qui nous entourent. Pas un arbre, pas même un buisson pour nous donner un peu d’ombre. Les soldats ploient sous leurs sacs et de grosses gouttes de sueui ruissellent sur leurs joues bronzées.

Dans l’eau verdâtre et croupissante des mares près desquelles nous passons poussent de beaux lotus roses dont les fleurs ont 10 centimètres de

l NE CAMPAGNE AU TONKIN.

diamètre et dont les feuilles atteignent jusqu’à 50 centimètres de largeur. Les coolies et les boys cueillent de ces grandes feuilles, et, les tenant par l’extrcmité de leurs tiges, ils s’en servent comme de parasols pour s’abriter. Quelques-uns les replient par les bords et se confectionnent ainsi des espèces de bonnets d’une forme gracieuse. Nos hommes ne tardent pas à les imiter; ces larges feuilles charnues placées sous le casque donnent une sensation de fraîcheur délicieuse.

Les Annamites ne laissent pas improductives ces grandes llaques d’eau; à la bonne saison ils y repiquent du riz, qui y pousse fort bien. On voit déjà les paysans (pii préparent les prochaines semailles; ils labourent sous une nappe d’eau qui atteint jusqu’à GO centimètres de hauteur. La charrue y disparaît tout entière; les grands buffles qui la traînent s’enfoncent jusqu’au poitrail dans la vase; dans certains endroits, leur tète, ornée de longues cornes, émerge seule à la surface. Le laboureur lui-même a de l’eau jusqu’aux aisselles; c’est pour ainsi dire à tâtons qu’il dirige son attelage.

11 est huit heures du soir quand nous atteignons le bord du Song-thuong en lace de Phu-lang-thuong; il est trop tard pour franchir la rivière et nous couchons sur la berge. Le paysage, doucement éclairé par un rayon de lune, est ravissant. Le Song-thuong, qui semble charrier des paillettes d’argent, décrit les courbes les plus gracieuses entre deux rives très boisées sur lesquelles se profilent de distance en distance les silhouettes de quelques grands arbres. Devant les faisceaux de fusils rangés en ligne, les hommes, éreintés par la marche, dorment étendus de tout leur long dans l’herbe, la tête sur leur sac. Les chevaux sont groupés en avant du camp sous l’œil des sentinelles, qui se promènent baïonnette au canon en inspectant le fleuve.

Le lendemain, aussitôt que le jour paraît, nous traversons le Songthuong pour aller nous installer à Phu-lang-thuong, où nous devons demeurer un jour. Les deux colonnes du général de Négrier et du commandant de Mibielle sont réunies dans celte petite bourgade; les rues sont encombrées de troupes et nous avons toutes les peines du monde à nous caser dans les maisons.

Chaque habitation est entourée d’un jardin planté de mûriers, protégé par une haie vive en bambous épineux. Les habitants de cette province pratiquent tous l’élevage des vers à soie; dans la maison où je loge, les indigènes ont abandonné sur le sol une grande quantité de ces vers. Ils sont amassés dans un coin de la chambre en un las qui mesure 10 centi-

PUU-LANG-TUlïONG.

mètres de hauteur; ou leur a jeté quelques feuilles de mûrier pour les empêcher de mourir de faim ; ils font en les mangeant un bruit qui s’entend à cinq pas de distance. Ils paraissent très vigoureux et extrêmement voraces.

Dans une autre pièce de la maison, deux petits indigènes sont occupés à dévider des cocons à l’aide d’un système qui m’a paru assez primitif : les cocons sont jetés dans une grande marmite en fonte placée sur l lois briques et remplie d’eau bouillante. Un des jeunes ouvriers tourne un dévidoir sur lequel les fils de soie s’enroulent, tandis que l’autre, armé de deux baguettes semblables à celles qui servent aux Annamites pour prendre

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