‹ Une campagne au TonkinChapitre 159 sur 299 · MARCHE PÉNIBLE SOLS LE SOLEIL · texte numérisé non relu

MARCHE PÉNIBLE SOLS LE SOLEIL

mais quand les compagnies, enfin arrivées sur un terrain découvert, se mettent à se compter, beaucoup d'hommes manquent à l’appel. Epuisés par la chaleur et par les fatigues de la roule, ils se sont affaissés au milieu des hautes herbes, où ils sont restés comme ensevelis. 11 faut se hâter vie voler à leur secours : étendus sur ce sol surchauffé, au milieu de ces broussailles où l’air ne circule pas, ils sont voués à une mort certaine si l’on ne se hâte de les enlever.

Pendant que les troupes font halte à l’ombre, je retourne en arrière avec un certain nombre de coolies portant des brancards ouverts. Toute la roule

suivie par la colonne à travers celle plaine funeste est comme jalonnée par les corps inertes des malheureux soldats frappés par le soleil. Nous en relevons quarante ou cinquante, respirant à peine, que je fais transporter aussi rapidement que possible dans une petite pagode bâtie sur une hauteur. Nous éventrons à coups de pioche les murs de la pagode pour faciliter l’arrivée de l’air; les malades sont étendus sur des lits annamites en bambous, où des soins leur sont prodigués. Peu à peu ils reviennent à eux; nous n’en aurons laissé aucun dans la broussaille; mais il était temps d’en sortir.

\ers le soir, nos malades sont suffisamment rétablis pour pouvoir suivre

UNE CAMI'AGNE AU TON K IN.

à pied la colonne, à l’exception de cinq ou six d’entre eux que nous ramenons en civière. Nous revenons sur nos pas pour regagner la route mandarine et retrouver notre convoi que nous avons laissé au marché de Yen-Lé; mais la nuit nous surprend dans les rizières, et le général de Négrier, redoutant les inconvénients d’une marche dans l’obscurité à travers ces fondrières, nous fait faire halte au milieu d’un champ de riz, où nous bivouaquons en attendant le jour.

Dès l’aube, nous nous remettons en route : les hommes ont à peine le temps de boucler leur sac; ils mangent en marchant un morceau de biscuit arrosé d’un peu de café. L’ennemi est tout près, dans le village de Kep; il s’agit d’aller vile et de tomber sur lui sans qu’il s’en doute.

Dès qu’elles sont engagées sur la route mandarine, les troupes prennent la formation de combat; deux compagnies du IIIe de ligne partent en avant, précédées par quelques chasseurs d’Afrique. A peine ont-elles dépassé deux petits mamelons qui bordent le chemin à droite et à gauche et qui jusque-là leur avaient masqué la vue, qu’elles aperçoivent tout à coup, à moins de 500 mètres, les positions ennemies; c’est d’abord le village de Kep, entouré d’un mur en terre percé de créneaux, flanqué à l’est par une redoute fortifiée et à l’ouest par un petit enclos couvert de bouquets de bambous et de hautes herbes. La route passe au milieu de cet enclos; les Chinois ont dressé en travers une forte barricade en terre. En arrière du village et à I kilomètre environ de cette première ligne de défense, l’ennemi en a établi une seconde, appuyée à droite sur le village de Cham et comprenant une série de fortins et de pagodes fortifiées audessus desquelles flottent de nombreux étendards.

Au moment où nos troupes d’avant-garde débouchent entre les mamelons (pii les masquaient, quelques soldats chinois sont occupés à garder des mulets dans le petit enclos qui avoisine le village. Surpris à l’improviste, ils fuient en chassant leurs animaux devant eux et en nous saluant de coups de fusil dont l’un atteint à la jambe le lieutenant Berge, officier d’ordonnance du général. Les compagnies du 111e s’élancent alors au pas de charge; culbutant les Chinois qui occupent l’enclos de bambous et passant à gauche du village, elles balayent la route mandarine jusqu’à une petite pagode située au nord de Kep. Grâce à celte pointe hardie, le village est entouré de trois côtés par nos troupes, au nord, à l’ouest et au sud.

Pendant ce temps, le gros de la colonne arrive au niveau des monlicules, d’où l’on a vue sur les positions ennemies. L’artillerie s’installe

lïATAILLE DE KEP.

rapidement sur le mamelon de gauche et foudroie le village; on voit les obus tomber au milieu des maisons; tous les coups portent; l’incendie éclate de toutes parts, toutes les cases sont en feu; leurs parois de bambous éclatent cl crépitent comme des pièces d’artifice. Rapidement le général de Négrier porte les deux dernières compagnies du 111° au secours de leurs camarades engagés sur la route mandarine, puis il envoie, pour achever de cerner le village, deux compagnies du 25e chargées de contourner Kep par le côté est. 11 était temps : pendant que l’effort de nos soldats se portait tout entier sur le village, les troupes chinoises de deuxième ligne qui occupaient la série de redoutes et de pagodes si t uées à 1 000 mètres en arrière de Kep se formaient en deux fortes colonnes qui essayaient de tourner le village et nos positions, l’une par le côté est et l’autre par le côté ouest. La première de ces colonnes vient se heurter contre le 25% qui exécute le môme mouvement en sens inverse ; après un engagement court mais meurtrier dans un terrain coupé par les bois et les hautes herbes, les Cîiinois, refoulés, se débandent et prennent la fuite; mais la deuxième colonne ennemie, beaucoup mieux conduite, réalise presque son mouvement tournant. Profitant habilement de tous les accidents de terrain, se masquant derrière chaque bouquet de bambous, marchant à demi courbés dans les hautes herbes, rampant au milieu des touffes de riz sans presque les déplacer, les Chinois arrivent, sans être aperçus, jusqu’au pied du mamelon occupé par l’artillerie. Tout à coup nous les voyons se dresser à moins de 150 mètres des pièces et escalader la rampe en poussant des hurlements de bêtes fauves. Les artilleurs n’ont que le temps de tourner leurs canons; ils tirent dans le tas à mitraille, pendant que deux compagnies du 145% postées dans le voisinage, exécutent des feux rapides sur les assaillants.

Fauchés par une grêle de projectiles tirés presque à bout portant, les Chinois tiennent bon pendant dix minutes; on les voit bondir dans les hautes herbes, essayer de gravir la pente, puis tomber foudroyés. Écrasés par la mitraille, ils finissent par se replier, laissant sur le terrain les trois quarts de leurs hommes, dont les cadavres disparaissent entre les touffes de riz. Un de leurs derniers coups de feu frappe à la jambe le général de Négrier, qui, debout sur le mamelon de l’artillerie, surveillait le combat.

Le mouvement offensif des deux colonnes ennemies venues de la seconde ligne a donc échoué, mais Kep lient toujours, malgré les flammes qui dévorent ses maisons, malgré la grêle d’obus qui tombe au milieu de ses

défenseurs : on entend dans le village l’appel répété des grandes trompes chinoises dont les sons rauques et prolongés, se succédant à intervalles très courts, font un effet lugubre au milieu des crépitements de l’incendie et du fracas de la fusillade. Deux fois les compagnies du 111° tentent d’escalader le mur d’enceinte qui avoisine la porte sud : deux fois elles sont fusillées à bout portant par les défenseurs du village. Nos soldats, excités par un soleil brûlant et par l’ardeur de la lutte, répondent par des cris de rage aux hurlements des Chinois; nos blessés jonchent le petit enclos entrecoupé de bouquets de bambous qui avoisine le rempart du coté de l’attaque; mais la chaleur étouffante qui règne dans le chemin creux transformé en fournaise par le soleil de midi fait encore plus de victimes que les balles chinoises parmi nos hommes épuisés, qui combattent à jeun depuis bientôt trois heures.

La digue qui va du mamelon de l’artillerie au village passe entre deux larges mares qu’il est impossible de tourner. J’ai mille peines à entraîner les coolies qui portent les brancards d’ambulance sur ce chemin découvert balayé constamment par les feux de l’ennemi. Ces poltrons font trois pas en avant en rasant le sol, puis, jetant leurs brancards, ils reviennent vivement en arrière pour se terrer dans la rizière en tremblant de tous leurs membres. C’est une misère d’èlre obligé d’employer de pareils auxiliaires; je mets plus de vingt minutes pour leur faire parcourir les 100 mètres qui nous séparent des fossés du village. Une fois à l’abri derrière le rideau de bambous, ils se tranquillisent un peu; mais comment les faire sortir de là pour retourner en arrière? Les quatre premiers que je renvoie portant un blessé sur leur civière ne font pas dix pas sans recevoir des coups de fusil; les deux brancardiers de tête sont foudroyés; les deux autres se sauvent en hurlant, abandonnant leur blessé sur le bord de la roule; mon grand cheval blanc sert de cible aux Chinois; il vient de s’abattre avec une balle eri plein poitrail. Impossible de continuer ainsi : il vaut mieux coucher les blessés avec leur sac sous la tète dans le petit enclos de bambous, où ils resteront tout au moins invisibles à l’ennemi.

Mais cet enclos est en contre-bas; le soleil y tombe d’aplomb; les blessés y sont comme dans une fournaise; quelques-uns, pris de délire furieux, se dressent debout sur leurs jambes brisées. Le colonel Chappuis du '2oe vient d’être frappé d’insolation; moi-même je sens ma tête prête à éclater sous ce soleil de feu.

L’artillerie a fait une brèche énorme à la porte sud du village; les clairons sonnent de toutes parts l’assaut; nos soldats sont dans la place. Pour

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