HALTE PRÈS D’UNE PAGODE
prenne un peu de repos, nous nous relayerons à tour de rôle pour veiller le reste de la nuit.
Quand je prends mon tour de garde, l’immense salle n’est plus éclairée que par la lueur douteuse de deux lanternes de marine fixées au plafond par des cordes; presque tous les blessés dorment d’un sommeil lourd; je distingue à peine dans la pénombre les contours de leurs corps dissimulés sous des couvertures grises; de temps en temps, l’un d’eux se dresse sur le coude pour me crier : « A boire! « sur un ton bas et monotone qui ressemble à une plainte. Tout est calme au dehors; sur l’immense étendue de ce champ de bataille jonché de cadavres, on n’entend que le bruit strident et monotone des cigales ou le qui-vive des hommes de garde qui va se répercutant le long du cordon des sentinelles, diminuant d’intensité au fur et à mesure qu’il s’éloigne dans la nuit. Quelle chose triste que la
UNE CAMPAGNE AU T ON Kl N.
guerre quand ou la voit ainsi! J’aurai toute ma vie présente à la mémoire l’impression lugubre de ma nuit de veille dans cette grande salle de pagode encombrée de blessés.
Le lendemain au jour, nous faisons nos préparatifs de départ. Tous les malades doivent cire ramenés à Phu-lang-thuong. où ils seront mieux placés pour recevoir les soins (pie réclame leur état. Les moyens de transport dont nous disposons sont absolument insuffisants : nous n’avons apporté qu’un petit nombre de brancards, et presque tous nos coolies ont pris la fuite pendant la nuit. Le général a envoyé un exprès à Phu-langihuong pour avoir d’autres porteurs. En attendant, les infirmiers fabriquent avec des bambous et des toiles de tente une cinquantaine de civières improvisées.
La matinée se passe à attendre nos coolies. Vers midi nous voyons arriver une troupe nombreuse de jeunes femmes encadrées par des soldats du bataillon d’Afrique qui les escortent d’un air joyeux.
Le médecin en chef interpelle du plus loin qu’il l’aperçoit l’officier qui commande l’escorte: « Eh! grand Dieu! que voulez-vous que je fasse de pareils auxiliaires?
— Ne vous fâchez pas, docteur, dit le lieutenant en riant; nous avons fait ce que nous avons pu : mes hommes ont battu tous les villages aux environs de Phu-lang-thuong sans pouvoir mettre la main sur un seul coolie. Heureusement les femmes étaient restées sans méfiance pour garder les maisons; vous savez qu’elles sont habituées à porter des charges aussi lourdes que les hommes; j’ai pensé qu’elles feraient tout aussi bien notre affaire et je les ai amenées faute de mieux. »
Quand on se met en roule, l’ambulance, avec ses cinquante brancards rangés à la file indienne, s’étend sur une longueur de plus de 1 kilomètre. En tète, le général de Négrier, dont la jambe blessée est entourée de bandelettes, est porté par quatre vigoureuses congaies sur une espèce de chaise où il se tient assis. Les officiers cl les soldats blessés viennent ensuite; ils ont chacun pour se préserver du soleil un petit parasol chinois en papier huilé pris à Kep sur les Pavillons-Noirs, qui en étaient tous pourvus. Les Célestes ne voyagent jamais sans cela : le parapluie comme l’éventail fait partie intégrante de l’équipement du soldat chinois.
Toutes ces femmes qui transportent les blessés, tous ces parasols ouverts au-dessus des brancards, donnent à notre ambulance en marche un aspect original et pittoresque.
Nous faisons halte vers midi à côté d’une jolie pagode située sur le bord
de la route; nos blessés pourront y passer à l'ombre les heures chaudes du jour. Je m’installe sur l’herbe pour faire la sieste, mais il m’est impossible de dormir; derrière moi, de l’autre côté du mur, j’entends une conversation joyeuse entremêlée d’éclats de rire qui n’en finissent plus : quatre petits vagabonds à demi nus, qui nous suivent depuis Hanoï et que nous avons commis à la garde de nos chevaux, se sont installés pour festiner sous le toit de la pagode; ils ont étalé devant eux de belles pipes, une théière et des tasses en fine porcelaine qu’ils ont pillées à Kep dans les
LES BOYS FRETANT LE TIIE.
bagages de l’ennemi; ils sont en train de faire bombance avec le tabac et le thé dérobés aux Chinois. Ils ne m’ont pas aperçu et ils font les mines les plus drôles du monde en prenant leur thé et en tirant des bouffées de leurs grandes pipes. Un quos ego énergique (pie je leur lance depuis mon mur met fin à cette belle fête et les fait détaler à travers les hautes herbes comme une volée de pierrots.
Le temps, si beau tout à l’heure, s’assombrit tout à coup : le soleil se cache sous d’épais nuages noirs, et au moment où nous nous remettons en marche il tombe une petite pluie fine qui dégénère rapidement en un véritable déluge. Nous sommes complètement inondés quand nous rentrons à Phu-lang-thuong à la nuit noire et à la lueur des torches.
Après avoir installé nos blessés, je me mets en quête d’un logement
pour lu nuit. Toutes les maisons sont bondées de soldats; il n’y a place pour moi nulle part. Où aller? l’obscurité est profonde; la pluie tombe à torrents, le village est un vrai labyrinthe dont les rues me sont totalement inconnues. J’entre dans la première case qui se présente; je suis chez un tisserand. Tous les lits en bambous sont occupés par des camarades, mais j’avise dans un coin un immense métier à lisser sur lequel se trouve tendue une large et solide pièce de soie. Voilà un matelas superbe, ut j’y vais dormir comme un bienheureux!