LE MARCUÉ DE LAN'G-SAO
culte, du gingembre et de la réglisse qui entrent dans la composition de toutes les potions indigènes, et aussi des feuilles de Datura stramonium que les Annamites emploient en infusion contre la rage. Des marchands de fretin parcourent en tous sens les rues du marché, portant sur l’épaule au bout d’un bambou les seaux pleins d’eau qui contiennent leurs poissons. Les Annamites achètent pour deux ou trois sous à ces industriels la semence nécessaire pour repeupler les étangs que chaque ménage entretient auprès de sa maison.
J’aperçois au bord de la rivière un grand attroupement de gens qui se pressent autour d’un homme accroupi sur une natte devant une petite boîte carrée vernie à la laque noire.
L’homme a la figure sérieuse et presque impassible; il s’évente lentement avec un de ces éventails communs en papier violet qu’on voit entre les mains de tous les Anna- batéau-mnier.
miles ; il est complètement aveugle et il a près de lui, pour le renseigner et sans doute poulie guider quand il se déplace, un petit boy à la mine intelligente et futée. De temps en temps un indigène, prenant un air mystérieux, ou bien une jeune fille toute rougissante, s’approche de l’aveugle et lui murmure quelques mots à l’oreille; celui-ci, après avoir fermé son éventail, qu’il plante dans son turban, tire de sa boîte trois sapèques et les jette à trois reprises différentes sur le sol, en les tâtant du doigt chaque fois
qu’elles sont par terre, pour savoir sur quelle face elles sont tombées; il marmotte ensuite plusieurs patenôtres entre ses lèvres, puis il rend son oracle. C’est un sorcier ambulant qui court les marchés pour dire la bonne aventure : on le consulte, moyennant finance, sur toutes les affaires importantes et sur l’avenir.
Le boy, m’ayant aperçu, dit quelques mots à l’oreille de son maître, qui s’empresse de lever la séance : ils rentrent dans la boîte les sapèques et l’éventail et ils s’en vont, le petit domestique guidant l’aveugle, et celui-ci marchant derrière, une main appuyée sur l’épaule du boy pour ne pas le perdre en chemin. Les aveugles annamites n’ont jamais de chien pour les conduire; ils prennent ordinairement un petit enfant, qui marche devant eux en écartant les obstacles; mais cet auxiliaire, qu’il faut rétribuer et nourrir, coûte cher; aussi les pauvres diables se réunissent-ils quelquefois à trois ou quatre pour économiser le guide : ils marchent les uns derrière les autres, à la file, ayant chacun une main appuyée sur l’épaule de celui qui précède; la troupe est conduite par un borgne ou par un perclus qui s’appuie sur un grand bâton : c’est un tableau original et bien digne de tenter un peintre.
Les Annamites, crédules et superstitieux à l’excès, ont chez eux tout un peuple de sorciers et de charlatans qui les exploitent. Ces industriels appartiennent à plusieurs castes, dont chacune a sa spécialité. Les uns prédisent l’avenir en jetant en l’air des sapèques, en regardant dans un miroir (ni même en inspectant les pattes d’une poule. D’autres sont consultés pour des malades gravement atteints ou incurables que le médecin a abandonnés; ces derniers procèdent de la façon la plus curieuse : partant de cette idée que la maladie est produite par un than ou génie malfaisant dont le patient est possédé, ils cherchent d’abord à faire sortir le tlian du corps de sa victime par des procédés de douceur; pour cela ils se prosternent devant lui ; ils lui prodiguent les épithètes les plus flatteuses; ils l’invitent avec les formules les plus respectueuses à s’asseoir devant un splendide festin qu’ils ont fait préparer aux frais de la famille pour lui faire honneur; ils mangent même la meilleure part de ce festin pour lui donner l’exemple. Puis, comme la maladie continue de plus belle, ils injurient le than qui ne veut pas céder; ils font faire autour du patient un charivari épouvantable avec toutes sortes d’instruments bruyants pour effrayer le génie; quelques-uns font même préparer une grande jarre, dans laquelle ils prétendent l’enfermer par une conjuration puissante; puis, après avoir fermé et scellé cette jarre de leur sceau, ils la font jeter à la rivière.