‹ Une campagne au TonkinChapitre 175 sur 299 · UN SORCIER AMBULANT · texte numérisé non relu

UN SORCIER AMBULANT

de fixer le lieu d’une sépulture. Ces magiciens voyagent toujours avec une boussole chinoise et un grimoire qui leur servent à rendre leurs oracles. Le grimoire traite du am-duong ou science du froid et du chaud; il con-

UNE CAMPAGNE AU T ON Kl N.

lient quelques bons principes d’hygiène noyés au milieu d’un fatras de sentences incompréhensibles, même pour le magicien chargé de les expliquer. La boussole sert à reconnaître la route du Dragon, conformément à la légende suivante, dans laquelle tous les indigènes ont une foi absolue : « Dans les temps les plus reculés, le grand Dragon (Long), source du bonheur, descendit du ciel pour se cacher au sein de la terre. 11 s’y creusa différentes routes tortueuses allant d’un pôle à l’autre, et il ramassa, chemin faisant, tontes les richesses enfouies dans l’intérieur du globe, déclarant qu’il en ferait part aux enfants de tous ceux qui seraient enterrés sur son passage. »

Quand le malheur vient fondre sur une famille, les magiciens consultés accusent souvent la maison d’être placée dans le voisinage d’influences néfastes, et son crédule propriétaire fait abattre un pan de mur ou la maison tout entière pour conjurer le sort. Quelquefois le remède est moins radical : on se contente de placer, dans les endroits les plus apparents de la muraille ou de la toiture, des papiers sur lesquels sont figurés des têtes d animaux fantastiques ou des signes cabalistiques ayant pour but d’effrayer les méchants génies. D’autres fois encore, c’est le mauvais emplacement d une sépulture qui cause tout le mal; il faut déterrer le corps et l’enfouir ailleurs. Les magiciens vont jusqu’à faire changer trois fois la place d’une tombe, et ces imposteurs ont tellement d’influence qu ils sont toujours écoutés, malgré les grosses dépenses que nécessitent de pareilles transformations.

De Lang-sao à Chain et à Giom, le chemin s’écarte peu de la rivière Claire, mais la végétation devient tellement puissante et serrée qu’elle masque complètement le cours du Song-ca derrière un rideau impénétrable formé de bambous épineux et de hautes herbes. Nous foulons un sol composé d argile ferrugineuse, et à gauche de la route nous venons de croiser une fabrique de briques et de poterie qui semble abandonnée. Les Annamites modèlent à la main leurs ustensiles en terre commune en s’aidant d un tour à pivot dont le plateau est établi au ras du sol au-dessus d’un trou creusé à cet effet. Aussitôt qu’elles sortent des mains du mouleur, les pièces sont mises à sécher pendant quelques heures au soleil pour leur donner un peu de consistance, puis elles sont cuites dans un four en briques chauffé au bois.

On arrive au village de Cham par une belle allée bordée d’aréquiers. Les habitants, sachant que nous n’avons fait aucun mal à ceux de Langsao, sont restés à nous attendre sans prendre la peine de barricader leurs

LE SERPENT- VElt.

articulations des indigènes : ils peuvent demeurer des heures entières sans se fatiguer dans la position accroupie, si pénible pour nous, mais qui est pour eux 1 altitude du repos. Ils ne font presque jamais usage de sièges,

maisons. 1 endant la halte ils nous examinent en silence, accroupis derrière les touffes d’herbe. Je ne me lasse pas d’admirer la souplesse des

ALLÉE 1) aréquiers du village de ch a m.

et s’ils en ont dans leurs maisons, c’est plutôt comme ornements que comme objets d’utilité : au lieu de s’asseoir sur son banc, l’Annamite préfère monter dessus et s’y accroupir dans la posture d’un singe perché.

Mes boys ont lié connaissance avec une troupe d’enfants demi-nus qui nous observaient de loin : le cadeau que je leur fais d’une bouteille de verre les apprivoise complètement. Me voyant chercher des insectes au milieu des aréquiers, ils se mettent immédiatement en chasse et ils me rapportent en un clin d’œil une riche moisson. Mon llacon d’alcool se remplit de superbes coléoptères, parmi lesquels un Melanauster punctata , plusieurs Aristothiæ et deux beaux échantillons de Batocera maculala. Ils me découvrent aussi, sur les arbres à thé voisins, des Holorrliinæ aux vives couleurs, et, parmi les bambous qui forment les haies du village, des coccinelles et de nombreux spécimens de celte étrange Deloyala qui ressemble si bien à une goutte d’or.

Pendant que je suis occupé à admirer toutes mes richesses, j’entends soudain un de mes petits pourvoyeurs pousser un cri déchirant : au moment où il se lançait à la poursuite d’un hérisson au milieu des broussailles, il s’est senti tout à coup piqué par un minuscule serpent noir, long comme le petit doigt et gros comme une forte ficelle : c’est le rauijiun ou serpent-ver, dont on connaît au Tonkin trois espèces des plus dangereuses. En dix minutes le pied, puis la jambe de l’enfant, se gonflent et prennent une teinte bleuâtre. Malgré les soins que je lui prodigue immédiatement, le pauvre petit, dont j’ai fait prendre des nouvelles après coup, est resté malade pendant une huitaine de jours des suites de cette morsure.

Notre cuisinier annamite a acheté aux indigènes deux cœurs d’aréquiers, avec lesquels il nous prépare une salade délicieuse. Ce mets jouit d’une réputation méritée dans tout le corps expéditionnaire : officiers et soldats l’apprécient infiniment.

L’aréquier pousse une lige droite très grêle et très haute qui se termine par un bouquet de feuilles formant panache. A la jonction delà tige et des feuilles se trouve une portion renflée en fuseau qui, dépouillée de son enveloppe verte, se présente sous l’aspect d’un gros cône blanc mat : c’est le cœur de l’aréquier. Ce cœur, découpé en petites rondelles et accommodé avec du vinaigre, a un goût exquis qui rappelle à la fois les cerneaux et les fonds d’artichauts. Les indigènes le mangent mêlé à de jeunes pousses de bambous.

Nous passons la nuit à Cbam, et, le lendemain, la colonne, continuant sa route, se dirige, toujours en remontant la rivière, vers le village de Giom.

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