LA VARIOLE
Giom ne comprend guère qu’une vingtaine de pauvres maisons en paillotes. Les rues sont désertes; presque toutes les cases sont fermées; au-dessus de chaque porte close se voit un pot suspendu par des cordes e! dans lequel on a planté un pied de taro. Ce taro, d’après la coutume annamite, indique que les habitants de la maison sont atteints de maladie épidémique et qu’il ne faut pas y pénétrer, de peur de contagion. L’officier qui commande la colonne envoie trois de ses cavaliers en éclaireurs pour avoir des renseignements. Ils reviennent au bout de dix minutes, ramenant deux petits indigènes qu’ils ont trouvés en dehors du village, conduisant des buffles à l’abreuvoir.
Ces enfants montent leurs animaux d’une façon singulière : ils sont couchés à plat ventre sur leur dos et ils les dirigent avec une longue corde dont l’extrémité est fixée dans un des naseaux. Ils nous apprennent que le village de Giom est décimé par la petite vérole. La colonne se hâte de le traverser pour aller camper à 2 kilomètres plus loin, en pleine campagne, dans un lieu où les soldats seront hors d’atteinte.
Chaque année, la variole fait au Tonkin des ravages épouvantables : presque aucun Annamite n’y échappe; le tiers environ des enfants succombent au redoutable fléau. La maladie atteint très souvent les yeux, et je ne crois pas qu’en aucun pays elle ait fait autant de borgnes et d’aveugles.
Les autorités françaises se sont préoccupées de ce déplorable élat de choses : la vaccination obligatoire a été décrétée en principe; déjà tous les villages des environs de Hanoï sont obligés, sous peine d’une forte amende, de venir faire vacciner leurs enfants au dispensaire créé dans cette ville. Les vaccinations y sont faites par des médecins français et par les praticiens indigènes qu’ils ont instruits.
Le petit village de Giom, perdu au fond de la rivière Claire, est bien trop éloigné des grandes villes pour avoir été visité par les médecins vaccinateurs : aussi presque toutes les maisons contiennent-elles deux ou trois malades. Dans l’une d’elles je trouve quatre enfants couchés côte à côte sur une mauvaise natte, n’ayant que des vêtements troués pour couvrir leur corps en pleine éruption. Le traitement qu’on leur fait suivre est des plus étranges : sous le cadre en bambous où ils se tiennent pelotonnés, tout frissonnants de fièvre, on a placé une espèce d’anguille. Ce poisson sans écailles, déjà tout décomposé, doit, dans l’esprit des indigènes, attirer à lui et pomper peu à peu le poison de la variole, dont les malades seront débarrassés au fur et à mesure. Ceux-ci, qui sont frottés deux fois par jour avec de l’urine, dégagent une odeur épouvantable.
IJ N lï CAMPAGNE AU TONKIN.
Les indigènes de Giom expliquent d’une façon curieuse le développement de leur épidémie : le premier frappé a été le mandarin de la région; nouvellement arrivé dans le pays, il s’était fait construire aussitôt et sans bourse délier une belle et spacieuse habitation en réquisitionnant pour son usage personnel, comme tout bon mandarin sait le faire, les gens de corvée du village. « Hélas! disent les pauvres paysans, le mandarin aimait tant le luxe qu’il veut être bien logé dans le royaume des esprits : chaque jour il revient chercher des travailleurs qu'il emmène dans l’autre monde pour construire sa maison. »