LES CARTES ANNAMITES
tants sont venus chercher en grande pompe, a été revêtue d’une belle robe de soie brochée offerte par les villages réunis ; puis elle a été promenée en procession dans la campagne avec des drapeaux, des oriflammes, des insignes de toute sorte prêtés par les bonzes. Si l’épidémie vient à cesser, les indigènes en rapporteront tout le mérite à leurs pratiques superstitieuses et à la puissance de leur génie; une pétition sera adressée au roi par le mandarin de la contrée pour lui rendre compte de ce miracle, et le roi récompensera le génie en lui conférant, comme à un vulgaire mortel, un grade supérieur dans la hiérarchie officielle. Si, au contraire, malgré les processions, les promenades de la tablette et les sacrifices solennels, l’épidémie continue à sévir, le than sera dégradé par le roi, sa tablette sera fouettée à coups de verges, chargée de chaînes, puis jetée au beau milieu de la rivière.
Nous ne saurons sans doute jamais quel soi t heureux ou malheureux l’avenir réserve au génie de Giom, car Y Eclair est venu enfin nous rejoindre et nous nous embarquons après quatre longs jours d’attente. Le commandant du bateau nous raconte son odyssée, la même pour toutes les canonnières qui se hasardent dans ces parages à l’époque des basses eaux. En descendant de Tuyen-quan, il est allé donner, en amont de Phu-doan, contre un banc de sable, et il y est resté échoué pendant huit heures avec une branche de son hélice faussée. Le bateau (la Bourrasque) qui l’accompagnait est demeuré complètement à sec sur ce malencontreux banc ; on ne pourra le remettre à flot qu’à la saison prochaine. A cause du voisinage <les Pavillons-Noirs, on construira en attendant, pour le garder, un petil fortin sur le bord de la rivière. On armera ce fortin avec un ou deux canonsrevolvers empruntés à la canonnière, et, une fois le ravitaillement du Tuyen-quan opéré, la colonne que j’accompagne viendra tenir garnison dans ce fortin, qu’elle gardera jusqu’aux beaux jours.
Décidément la rivière Claire n’est guère navigable pour nos bateaux : ceux de l’ancien type qui calent 1 m. 50 ne peuvent la remonter qu’à l’époque des hautes eaux; il leur faut par conséquent rester à l’ancre à l’embouchure pendant dix mois de l’année ; ceux du type Claparède, comme V Eclair et la Trombe , qui calent 75 centimètres seulement, gouvernent mal et, dans ce cours d’eau sinueux, risquent à chaque instant, en tournant un coude, de donner contre un banc de sable ou contre la berge; seules les barques du pays peuvent aller jusqu’à Ha-gian et atteindre la frontière chinoise.
Entre Giom et Phu-doan, le pays prend un aspect sauvage; les rives
UNE CAMI'AGNE AU TON K I N.
sont couvertes de forêts et de hautes herbes, au milieu desquelles les villages se font rares. En revanche on recontre à chaque instant, amarrés au bord de l’eau, des radeaux en bambous supportant les petites maisons de paille occupées par les indigènes. Les pauvres habitants de ces régions vivent dans des transes continuelles à cause du voisinage des Pavillons- Noirs; ils ont renoncé à se bâtir des maisons en terre ferme; ils se sont construit des abris flottants qui leur permettent de se déplacer rapidement, eux et leurs familles, à la moindre alerte. On n’en voit aucun occupé aux travaux des champs : tous se nourrissent de poissons, laissant en friche leurs anciennes cultures. Ici, comme aux environs dellong-hoa, le raisonnement est le même : à quoi bon semer et labourer, quand on est à peu près sur de ne pas récolter? Les irréguliers Chinois, qui depuis dix ans sont les maîtres incontestés de tout le haut pays, en ont chassé les Annamites à force de mauvais traitements et de rapines. A l’heure actuelle toutes ces populations continuent à émigrer vers le delta, qui regorge d’habitants pendant (pie la région des montagnes est presque complètement déserte. Quand la tranquillité sera revenue et que nous serons partout les maîtres, il nous faudra déterminer une répartition plus uniforme delà population annamite sur toute l’étendue de son sol, et favoriser, par tous les moyens en notre pouvoir, une nouvelle émigration vers les hauts plateaux.
Les tirailleurs algériens ont complètement envahi le pont de Y Éclair; assis par groupes sur leurs sacs, avec leur fusil entre les jambes, et leurs paquets rangés en tas, ils lézardent au soleil dans un débraillé des plus pittoresques; leurs coolies, relégués dans un coin du bateau, jouent avec ardeur aux cartes annamites. Ces cartes sont absolument semblables à celles des Chinois : elles sont laites avec des morceaux de carton longs de 8 centimètres et larges de - ; chaque carte est doublée à l’envers comme les nôtres avec un papier de couleur; a 1 endroit, elle est divisée en deux cases par un trait transversal. La case supérieure est occupée par un grand caractère chinois tracé a l’encre noire; ce caractère diffère pour chaque carte et en indique la valeur; sur les cartes principales, il est accompagné d’un cachet rouge reproduisant le signe du bonheur; la case inférieure est tout entière remplie par un médaillon au milieu duquel sont imprimés deux caractères de petite dimension; ces caractères, ainsi que le médaillon qui les contient, sont tracés à l’encre rouge; ils sont les mêmes pour toutes les cartes d’un même jeu.
Nous jetons l’ancre vers cinq heures du soir devant Phu-doan. Les deux
une campagne au ton k in.
compagnies d’infanterie de marine que le colonel Duchesne a laissées pour garder ce poste sont réunies tout entières sur la berge pour nous voir débarquer.
Phu-doan, qui est le siège d’une préfecture, a été entièrement détruit par les Chinois. La bourgade, composée exclusivement de cases en paillotes, a été si bien anéantie par l’incendie qu’il n’en reste plus aucune trace. La citadelle du préfet couronnait un mamelon escarpé qui surplombe la rivière; le tracé de l’enceinte est encore indiqué par un mur en terre, un fossé plein d’eau croupissante et deux belles portes en pierres taillées; tout le reste a été démoli. Les habitants ont fui au loin ou se sont dispersés dans les villages voisins. Deux pagodes sont seules restées à peu près intactes au milieu de ces ruines : l’une, construite au pied de la colline qu’occupait autrefois la citadelle, est assez vaste pour loger facilement les deux compagnies d’infanterie de marine; l'autre, toute petite, située au sommet même du mamelon, est habitée par le préfet annamite, qui, seul de tous ses administrés, est. revenu après le départ des Chinois.
La vieille pagode où les troupes sont logées est précédée de deux statues gigantesques artistement faites avec des briques, du ciment et de la chaux. Ces statues, qui mesurent o mètres de hauteur, représentent les phi s ou génies gardiens du temple: elles sont recouvertes d’une couche de peinture aux tons criards. Ces phis, qui sont revêtus du casque et de la cuirasse, ont un air terrible avec leurs gros yeux noirs à fleur de tête et leurs sourcils fortement accusés. L’artiste leur a fait une barbe et des moustaches avec des crins de cheval; ils sont assis, les deux poings sur les genoux, devant un petit autel, sur des tigres fantastiques qui ouvrent des gueules énormes et dont les globes saillants louchent affreusement.
Nous devons demeurer plusieurs jours à Phu-doan, en attendant l’organisation du convoi de vivres et le retour des espions que nous avons envoyés pour explorer le pays sur la route de Tuyen-quan. Les tirailleurs algériens ont pu, en se serrant un peu, s’installer dans la pagode, près de leurs camarades delà marine; les officiers organisent leur logement dans des sampans loués aux indigènes; ces barques ont toutes à Carrière une petite cabine fermée avec des planches et recouverte d’un toit en nattes; ce compartiment, qui ne mesure pas plus de 5 mètres de long sur 2 et demi de large, et dans lequel on ne peut se tenir que couché ou accroupi, loge habituellement toute la famille du propriétaire du sampan, c’est-à-dire au moins deux grandes personnes et plusieurs petits enfants ; convenablement
LE PRÉFET DE PIIU-DOAN.
aménagé avec des nattes, il peut offrir à la rigueur, après un nettoyage indispensable, un abri sinon confortable, du moins suffisant pour passer la nuit.
Une fois à terre, nous ne Lardons pas à recevoir la visite officielle du préfet de Phu-doan, qui, du haut de son monticule, a surveillé notre débarquement ; il a voulu sans doute se présenter à nous dans toute sa splendeur; il nous arrive précédé d’un domestique marchant à pas comptés et portant un tam-tam dont il frappe à intervalles égaux ; un autre serviteur tient ouvert audessus de sa tête un grand parasol de commandement, orné de bouffettes et de pompons ; derrière lui marchent trois petits boys qui tiennent respectueusement sur leurs deux mains ouvertes, l’un le crachoir en laiton, l’autre la boîte à chiques, et le troisième la pipe en porcelaine du manda-