L’ENSEVELISSEMENT
lier que tout bon Tonkinois s’empresse d’acheter dès qu’il en a le moyen. Le vieil Annamite le fait apporter dans la chambre mortuaire. Après en avoir luté tous les joints avec un mélange de sciure de bois et de goudron, il place au fond une couche de cendres, une feuille de papier blanc, puis une planche mince percée de sept trous. Celte planche couvre complètement le fond du cercueil, de sorte que les cendres ne peuvent pas passer au-dessus et venir souiller le corps; les sept trous dont elle est percée sont disposés exactement comme les sept étoiles de la constellation de la Grande Ourse.
Une fois le cercueil préparé, le vieux maître des funérailles s’occupe d’ensevelir le corps. Il s’agenouille devant le lit de parade, en môme temps que les enfants du défunt, qui ont assisté à tous ces préparatifs. « Qu'il soit permis, dit-il, d’ensevelir le corps. » Cette prière faite, il met un turban sur la tête du mort, remplit les oreilles avec de petits bourrelets de coton, pose sur les yeux un bandeau muni de deux cordons qu’il noue derrière la tête, bourre la paume des mains et la plante des pieds avec des tampons de papier qu’il maintient en place à l’aide d’une bande d’étoffe nouée par-dessus, en prenant bien garde de replier les doigts et les orteils. Il s’assure que les habits portés parle mort sont bien en nombre impair (le nombre pair serait funeste), il arrange minutieusement les pans de ces habits, de façon à éviter le moindre pli, puis il attache solidement les bras le long du corps avec un morceau de soie qui passe sur le ventre comme une ceinture.
Ces préliminaires terminés, il fait transporter le défunt sur les deux linceuls qu’il a étendus l’un au-dessus de l’autre au beau milieu du lit de parade ; puis il dispose autour du cadavre les coussins qu’il a apportés et qui doivent lui donner la forme prescrite par les rites. Ces coussins sont au nombre de onze ; ils sont rectangulaires ou pyramidaux, suivant la région du corps qu’ils sont destinés à recouvrir; leurs dimensions et leur épaisseur sont exactement indiquées dans le Livre des funérailles, d’après la place qu’ils doivent occuper: deux se posent le long des jambes, deux autres le long des cuisses ; il y en a deux également qui s’appliquent sur les oreilles, un autre sur la bouche, un troisième qui se met derrière la tête comme un oreiller. Quand ils sont tous en place, maintenus par les deux linceuls qu’on replie et qu’on noue par-dessus à l’aide de longues bandes d’étoffe, le corps du défunt a la forme d’un grand paquet rectangulaire dont les dimensions sont calculées de telle sorte qu’il remplit à peu près exactement l’intérieur du cercueil.
Le vieux notable s’agenouille de nouveau, ayant autour de lui les parents du défunt, qui se sont également mis à genoux et qui poussent des gémissements. « L'heure est venue , dit-il, qu'il soit permis de mettre le corps dans le cercueil. » Tous les assistants, après s’être inclinés jusqu’à terre, se relèvent, et les aides, ayant placé le cadavre sur le la-quan ou drap mortuaire, saisissent ce drap par les quatre coins et descendent doucement le corps dans la bière. Après avoir soigneusement rempli tous les vides avec du papier roulé en tampon et replié le drap par-dessus le cadavre, ils clouent le cercueil, pendant que tous les assistants se remettent à pleurer.
Les Annamites prennent le deuil quatre jours après l’ensevelissement du délunt. Les vêtements qu ils portent alors sont de couleur blanche; ils sont confectionnés d’autant plus grossièrement et avec des étoffes d’autant plus communes que celui qui les revêt est plus proche parent du mort. La première fois que j aperçus le mandarin de Phu-doan en habit de deuil, je le pris pour un mendiant, tant son costume avait l’air misérable : il portait une sorte de jupon court par-dessus lequel il avait passé une longue chemise dont le bas était effiloqué comme une guenille, et dont l’étoffe était tellement grossière qu’elle ressemblait à la toile d’emballage. Il avait les reins ceints d’une corde ; ses longs cheveux dénoués pendaient épars sur son cou; il était coiffé d’une couronne en grosse paille tressée et il marchait courbé en deux, s’appuyant sur un bâton de bambou. Ce bambou, que les Annamites appellent bâton de pleurs, est pour eux un emblème : il indique la constance dans la douleur. « Le bambou , dit le Livre des rites, ne change pas pendant les quatre saisons de l'année; la douleur du fils qui pleure son père doit de même traverser le froid et le chaud sans en être influencée. » La longueur du bâton de pleurs est exactement calculée, car elle a par elle-même une signification symbolique. « Ses dimensions , dit le Code, doivent être telles qu'il arrive à la hauteur du cœur », et il ajoute :
« Les pleurs d’un fils pieux n’ont pas de nombre-, son corps en est malade, le bâton est l’aide des malades; la maladie lui vient du cœur, c’est pourquoi la longueur du bâton est déterminée par la hauteur du cœur'. »
Il serait trop long de décrire en détail les différentes cérémonies qui ont été célébrées trois ou quatre fois par jour pendant la semaine tout entière où le cercueil est resté exposé dans la chambre mortuaire, ayant à droite le ht de l’âme en soie recouvert de ses rideaux et devant lui une table sur laquelle les parents et les visiteurs brûlaient des baguettes d’encens.
\. Le Code annamite. Traduction Philastre, t. I, p. 75.