‹ Une campagne au TonkinChapitre 184 sur 299 · LES VISITES DE CONDOLÉANCE · texte numérisé non relu

LES VISITES DE CONDOLÉANCE

Les visites se succédaient nombreuses à la pagode du mandarin; les notables et les vieux chefs des villages places sous sa juridiction s’empressaient de venir lui apporter leurs compliments de condoléance. Tous, par honneur pour le mort, arrivaient en vêtements de deuil, c’est-à-dire habillés complètement de blanc. À chaque visite, un serviteur placé à l’entrée de la salle des réceptions annonçait respectueusement au défunt les noms et qualités de chacun des personnages; le mandarin, vêtu de ses habits de deuil, s’avançait pour les recevoir, courbé en deux sur son bâton de bambou et comme écrasé par la douleur. Presque tous apportaient des présents pour le mort : les uns du riz, de l’eau-de-vie, des baguettes d’encens, des chiques de bétel ; d’autres, des objets plus extraordinaires : c’était ou bien un grand cheval en carton avec une belle selle peinte sur le dos, ou bien une poupée magnifiquement vêtue, ou encore des chapeaux, des vêtements en papier de riz. Un grand nombre arrivaient portant des paquets de petites boîtes dorées ou argentées ayant la forme et les dimensions des barres d’argent et d’or dont on se sert comme monnaie dans le pays d’Annam.

Tous ces objets étaient brûlés solennellement devant le cercueil. Les Tonkinois se figurent que ces offrandes, une fois réduites en fumée, accompagneront le défunt dans le royaume des Esprits, et que chacune d’elles se changera pour son service en l’objet dont elle avait la forme. La fumée du cheval en carton qu’on brûle dans le monde réel se transformera, chez les Esprits, en un coursier fougueux à l’usage du mort; la poupée deviendra pour lui une compagne charmante ; les vêtements en papier formeront un costume somptueux et les petites boîtes dorées se changeront en autant de lingots d’or qui garniront son escarcelle.

Un certain nombre de visiteurs sont venus à cheval ou en palanquin ; c’est la façon de voyager des gens de marque. Le palanquin, en usage au Tonkin, n’est autre chose qu’un grand hamac suspendu à un bambou et recouvert d’un petit toit; deux stores qui peuvent être relevés à volonté descendent de chaque côté et permettent à la personne transportée couchée de se dissimuler aux yeux des passants. Le palanquin est porté par deux coolies qui vont ordinairement à une allure assez rapide, et qui sont assez habiles pour n’imprimer aucune secousse au hamac. Le voyageur est toujours suivi d’un ou deux domestiques qui courent derrière les porteurs, tenant l'un la boile à chique qui accompagne partout l’homme de qualité en voyage, et l’autre les petites fourches sur lesquelles on pose le palanquin quand on s’arrête.

ûio

UNE CAMPAGNE AU TON Kl N.

Si j’étais mieux au courant des lois somptuaires d’Annam, je pourrais, par la simple inspection des palanquins arrêtés devant le seuil de la maison mortuaire, connaître le rang qu’occupent leurs propriétaires dans la hiérarchie officielle. Les dorures, la couleur du hamac et jusqu’à la forme des ornements indiquent le grade du fonctionnaire indigène, comme les couronnes héraldiques peintes sur les panneaux d’une voiture indiquent, chez nous, le rang de son propriétaire dans la hiérarchie nobiliaire.

Le mandarin a fait venir à grands frais dePhu-ninh un fameux tay-dia-ly ou sorcier ayant pour spécialité de reconnaître les emplacements favorables pour les tombes. Ce sorcier, s’aidant d’une boussole chinoise et de différentes incantations, a indiqué pour y creuser une fosse un petit monticule situé à 2 kilomètres environ de la pagode.

Les Annamites n’ont pas de cimetières; ils enterrent leurs morts en plein champ dans l’endroit que le tay-dia-ly a fixé. Ordinairement la place d'un tombeau est simplement indiquée par un petit tertre, sans aucune fleur ni aucun ornement. Il n’y a d’exception que pour les mandarins d’un rang élevé, pour les riches Chinois qui font les frais d’un monument, ou bien encore pour les bonzes, qu’on enterre au voisinage des temples bouddhiques et sur les tombeaux desquels on élève de petites tourelles d’un aspect pittoresque.

Les sépultures annamites, dispersées un peu partout aux environs des villes et des bourgades, ne peuvent être déplacées sans infliger aux familles un grave affront. Elles seront certainement pour nous une source d’embarras quand il s’agira de tracer les routes et d’exécuter les différents travaux d’utilité publique que nous projetons de faire au Tonkin, aux environs des villages populeux.

Le jour des funérailles est arrivé : des équipes nombreuses de porteurs vêtus de blanc ont été envoyées par les villages voisins pour figurer au cortège. Ils ont amené les brancards funéraires laqués en rouge, avec les châsses dorées qui servent pour les enterrements et que chaque village annamite garde dans la maison commune pour les mettre, toutes les fois qu’ils en ont besoin, à la disposition des habitants.

La famille a fait préparer de son côté toutes sortes d’accessoires qui doivent servir à rehausser la pompe du cortège : grandes lanternes emblématiques, oriflammes, chasse-mouches, éventails montés sur tiges, etc.

Les Tonkinois mettent leur amour-propre à enterrer leurs parents avec le plus d’éclat possible; il en est qui se ruinent en frais de funérailles. Le

Page 1