ARRIVÉE DES COOLIE
déchire, découvrant toute la plaine et notre immense colonne <|ui se déroule à perle de vue, toute hérissée de fusils. On avance lentement, avec des pauses fréquentes; il faut donner le temps aux troupes d’avant-garde de fouiller l’entrée des défilés et de voir si aucune embuscade ne nous guette derrière ces montagnes d’aspect sinistre qui, au fur et à mesure que nous approchons, se montrent de plus en plus sauvages et désolées.
Le terrain monte peu à peu; la route, qui commence à s’encaisser, contourne de petits bouquets d’arhres et de broussailles; l’herbe courte de la plaine fait place aux graminées et aux fougères; le sol devient dur, caillouteux, couleur d’ocrc; «les mamelons surgissent de toutes parts.
Vers cinq heures du soir nous rencontrons au village de Lam-lung un poste de tirailleurs tonkinois qui garde l’entrée du Déo-van. Les Linhs se sont installés dans un fortin chinois planté au sommet d’un mamelon comme une sentinelle avancée; avec sa muraille en terre rouge couronnée de créneaux, sa petite porte qu’on ferme à l’aide d’une herse, le ruisseau moussu qui coule à ses pieds et le joli cadre d’arhres verts qui l’entoure, ce petit fort a de loin un air à la fois pimpant et hospitalier. Nous nous y arrêterions bien volontiers pour passer la nuit et nous nous contenterions même ce soir des quatre ou cinq masures en terre gâchée qui forment le village et qui se cachent comme honteuses derrière les fourrés voisins; mais il nous faut marcher encore trois ou quatre kilomètres et aller camper à la belle étoile, sur un monticule tout dénudé, d’où nous avons vue sur les rampes à pic que nous commencerons escalader demain. Dans ce pays désolé et sauvage, nous n’aurons plus pour camper le soir les grandes et confortables pagodes qu’on rencontre partout dans le Delta; nous allons dormir à la belle étoile, serrés les uns contre les autres pour éviter le froid de la nuit. Le feu même nous est interdit aujourd’hui : sa lumière pourrait nous attirer des coups de fusil; les Chinois, bien certainement, nous observent des massifs montagneux qui nous entourent de toutes parts comme une haute muraille circulaire.
Le lendemain, de bonne heure, nous nous engageons dans l'étroit sentier tracé avec une pente de 45 degrés au flanc de la montagne; il côtoie à gauche des rochers à pic tapissés de plantes grimpantes et d’arbustes rabougris; il surplombe à droite un précipice qui se creuse davantage au fur et à mesure que nous montons en nous laissant voir, tout au fond, les cimes aiguës des grands arbres qui poussent dans la vallée. Les soldats, malgré leur charge pesante, grimpent allègrement, vivement intéressés par le spectacle grandiose dont les aspects varient à chaque tournant du