‹ Une campagne au TonkinChapitre 3 sur 299 · HANOÏ : CONCESSION FRANÇAISE EN · texte numérisé non relu

HANOÏ : CONCESSION FRANÇAISE EN

noir couvert pour les malades, tout, en empêchant les rayons du soleil de venir surchauffer les murs des salles.

Chaque malade a un lit de fer avec un sommier, un matelas, un traversin, des draps et une moustiquaire. Le service est fait par des médecins de la marine et des sœurs de charité. L’hôpital possède des salles de bains et de douches et une pharmacie abondamment pourvue de tous les médicaments nécessaires.

Parmi les blessés des dernières affaires, nous avons vu un grand nombre de ces tirailleurs annamites venus de Saigon qui ont perdu tant de monde a 1 attaque de Sontay. Ces soldats indigènes forment dans notre colonie de Cochinchine un corps de troupes analogue aux régiments de tirailleurs algériens. Comme ces derniers, ils sont commandés par des officiers fran-

çais et des cadres de sous-officiers recrutés en partie parmi les Français, en partie parmi les indigènes. Leur uniforme est assez coquet : ils ont une petite blouse d’étoffe noire ne dépassant pas les hanches, un pantalon long et large de même couleur, une ceinture rouge formant en avant un gros nœud dont les pans descendent à mi-cuisses. Ils sont coiffés d’un chapeau rond et plat en bambou, recouvert d’une couche de laque et enjolivé d’ornements de cuivre. Comme tous les Annamites, ils portent les cheveux longs, relevés derrière la tête sous la forme d’un petit chignon qui lui-même est fixé par un peigne d’écai 1 le ou de bois. Du chapeau pendent deux brides d’étoffe rouge qui se nouent derrière la tète ou s’entrecroisent sous le chignon. Cette coiffure donne aux soldats annamites un faux air d’amazones, d’autant plus qu’ils sont imberbes, comme presque tous leurs compatriotes.

Les tirailleurs cochinchinois ont été envoyés de Saïgon pour prendre part à l’expédition de Sontay. Ils ont fait le coup de feu côte à côte avec les premiers bataillons de tirailleurs algériens envoyés au Tonkin. Lorsque nos grands turcos, au teint cuivré, ont vu pour la première fois manœuvrer ces petits indigènes à chignon, ils se sont mis l\ éclater de rire en s’écriant :

« Mêlé, mêlé (bon, bon!) Soldats-mam’selles! »

Les c< soldats-demoiselles » ont fourni leurs preuves à l’attaque de Sontay, et le nombre de leurs blessés soignés à l’hôpital de Haï-phong montre qu’ils n’ont pas boudé au feu.

Tout au début de la guerre du Tonkin, on a tenté d’organiser, sur le modèle des tirailleurs saïgonais, un corps de soldats tonkinois auxquels on a donné un costume différent. Les Tonkinois portent une blouse de toile blanche à parements de drap rouge, un pantalon bleu qui leur vient seulement à mi-jambes, un chapeau de forme conique peint de cercles concentriques, alternativement bleus, blancs et rouges. On leur a cousu sur la blouse, du côté gauche de la poitrine, un petit morceau de coton blanc sur lequel on a inscrit en noir leur numéro matricule. Comme les Cochinchinois, ils sont armés du sabre droit d’infanterie et du fusil. Ils vont pieds et jambes nus1.

Nous ne faisons pas long séjour à Haï-phong : le lendemain de notre arrivée, nous recevons l’ordre de partir pour Hanoï à bord du Pélican, petit remorqueur à vapeur, grand comme la moitié d’un bateau-mouche

1. Depuis l'organisation définitive des tirailleurs tonkinois en régiments constitués, ces derniers portent le mémo uniforme que les tirailleurs saïgonais.

parisien. L’ordre arrive à huit heures; il faut nous embarquer à dix. Pas une minute à perdre; pendant que les uns préparent les vivres, les autres s’occupent de faire transporter les bagages. L’ambulance est scindée; le bateau est trop petit pour nous contenir tous; cinq seulement prennent place à bord. Un coup de sifflet, et nous voilà partis, remorquant une jonque annamite remplie par nos bagages. Ces grandes jonques sont munies à Pavant, de chaque côté de la proue, de deux gros yeux peints en blanc qui leur donnent un faux air de poisson échoué.

Nous entrons dans le Song-tam-bach, affluent du fleuve Rouge qui traverse le faubourg de Haï-phong, et bientôt nous voyons se dérouler d’immenses plaines couvertes de riz, de cannes à sucre, de patates et de maïs. Les touffes de riz, encore vertes, disparaissent à moitié sous une mince nappe d’eau. Pour retenir cette eau, absolument nécessaire à la culture de la plante, le champ de riz est entouré d’une petite bordure de terre élevée de 50 à 40 centimètres au-dessus de la rizière, qui marque en même temps les limites de la propriété. Le terrain est extrêmement morcelé; chaque champ de riz ne dépasse pas une surface de 2 ou 5 ares. En revanche, il n’y a pas un pouce perdu de terre cultivable; partout le sol est remué et fouillé, comme le sont en France les grands jardins maraîchers des environs de Paris.

Le terrain est formé de glaise rougeâtre, sans un caillou. Le fleuve, qui s’est creusé un lit dans cette glaise, court entre deux berges très peu élevées, de sorte que, dans ce pays plat, les inondations sont extrêmement fréquentes. A l’époque des hautes eaux, toutes les rizières doivent être recouvertes. Aussi ne voit-on pas de routes dans la campagne, mais de grandes digues élevées de 1 mètre à 1 m. 50 au-dessus du sol. Ces digues sont les seuls chemins que suivent les naturels pour se transporter d’un village à l’autre; elles sont très étroites, et les plus importantes ne mesurent pas plus de 4 m. 50 de largeur.

Les bords du fleuve sont extrêmement peuplés; de distance en distance, nous rencontrons un village formé par de petites maisons carrées dont les murs en torchis sont recouverts de paillotes. Les habitants, à peine vêtus de baillons rapiécés, sont accroupis devant leurs cases, leurs grands bras pendant le long du corps. De la distance où nous les voyons, on les prendrait, grâce à cette posture, plutôt pour des singes que pour des hommes. Les habitations sont construites au milieu de petits bois d’aréquiers et sont entourées de grandes baies de bambous épineux. Chaque fois que nous passons devant un village, les chiens viennent en troupe aboyer contre

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