MARCHE DIFFICILE
ment des combattants : 1res loin, sur la gauche, la fusillade des tirailleurs d'avant-garde nous arrive, étouffée par la distance, comme une sorte de crépitement sourd. Plus rapprochés, les feux d’une compagnie lancée contre un fortin parviennent à notre oreille semblables au bruit d’une toile qu’on déchire, soulignés de temps en temps par les salves de notre grosse artillerie que les échos de la montagne nous renvoient comme un roulement de tonnerre.
Vers dix heures, le soleil réussit à percer l’épaisse brume qui nous enveloppe et notre horizon s’agrandit peu à peu. Nous sommes campés dans une vallée étroite, plantée de grands roseaux et séparée de la route par un petit bois touffu. Les hautes montagnes pelées qui nous environnent de toutes parts sont couronnées par les fortins en terre conquis la veille et sur lesquels flottent encore de grands étendards chinois.
À quelque distance de nos tentes, le parc d’artillerie et le convoi de la colonne campent à l’ombre des arbres rabougris qui poussent dans le vallon ; devant les caisses et les tonneaux rangés sur l’herbe, une sentinelle se promène de long en large l’arme au bras, tandis que des centaines de petits chevaux, le bât sur le dos et tout sanglés, paissent sous la garde des coolies. •
A midi un chasseur d’Afrique nous apporte l’ordre de lever le camp. Les premières affaires ont été chaudes, la section d’avant-garde de l’ambulance est encombrée de blessés; il faut partir au plus vite pour la dégager.
Les tentes sont ployées et nous nous mettons en route. Les blessés que nous avons déjà sont couchés sur des civières pour être transportés à dos de coolies. Il est impossible de les envoyer en arrière : les effectifs de la colonne sont trop restreints pour qu’on puisse en détacher les troupes nécessaires pour les accompagner jusqu’à Chu.
Le sentier, très étroit, bordé de chaque côté par de longues herbes desséchées, serpente entre de hautes collines absolument nues et arides. Chacun de ces sommets est surmonté par un fort chinois abandonné. Nous en comptons, à mesure que nous avançons, plus de trente, disposés non seulement au point culminant de chaque montagne, mais même à flanc de coteau. Tous les défilés en sont hérissés sur une longueur de 15 kilomètres et sur une largeur de 7 ou 8.
La plupart de ces ouvrages sont pourvus de casemates semblables à celles que j’ai décrites pendant la campagne de Hong-hoa; tous sont construits avec de la terre gâchée, des bambous et des broussailles.
L'ambulance, précédée par le chasseur d’Afrique qui lui serl de guide, est flanquée à droite et à gauche par les infirmiers, qui ont pris leurs fusils. Dans ce terrain accidenté, nous pouvons nous trouver subitement, à un tournant du chemin, en contact avec un gros de fuyards ennemis, et il faut que nous soyons prêts à nous défendre au besoin. Avec nos brancards chargés qui ne peuvent passer (pie un à un, notre convoi occupe plus d’un kilomètre. Chaque civière nous prend quatre coolies, dont il a fallu répartir les bagages sur les autres porteurs. Les pauvres diables ploient sous leur charge trop lourde; ils sont obligés de se reposer fréquemment et nous n’avançons pas vite; vers cinq heures du soir nous sommes encore à 5 ou 0 kilomètres des troupes. 11 faut les rattraper à tout prix cependant: nous ne pouvons passer la nuit isolés comme nous sommes et exposer nos blessés à avoir le cou scié par les rôdeurs chinois.
Le chasseur d’Afrique qui nous guide quitte le chemin frayé et coupe à travers les mamelons pour abréger la route. Nos coolies sont trop chargés pour gravir et descendre ces pentes raides; cinq ou six absolument fourbus se couchent près de leurs paquets et refusent d’avancer. Pour leur donner du cœur, nous saisissons, l’officier d’administration cl moi, un gros ballot que portent trois des plus harassés et nous reprenons notre route le bambou sur l’épaule. Entraînés par l’exemple, les porteurs finissent par reprendre leurs charges ; mais pendant tous ces pourparlers, le jour, qui commençait à baisser, a fait place à une nuit profonde. On n’y voit plus à dix pas, et le guide, désorienté au milieu de ces mamelons pelés qui se ressemblent tous, vient nous avouer qu’il ne reconnaît plus son chemin. Nous continuons quand même à avancer à tâtons dans la direction que nous présumons avoir été prise par la première brigade, et vers neuf heures du soir nous arrivons heureusement sur la ligne des sentinelles françaises.
Nos troupes se sont battues toute la journée, grimpant aux flancs des montagnes, traversant les broussailles et les ruisseaux à la poursuite des Chinois. Quand la nuit est venue, elles ont bivouaqué sur place, demeurant en contact avec l’ennemi qui n'abandonnait le terrain (pie pied à pied. Les Chinois sont si près qu’on les entend s’appeler des avant-postes; nos soldats sont couchés pêle-mêle dans les champs; les officiers dorment étendus de tout leur long sur le sol, ayant près d’eux, pendus à la poignée de leur sabre fiché en terre, leurs revolvers et leurs lorgnettes.
Nous enjambons par-dessus tous ces corps endormis pour arriver jusqu’à la petite digue séparant deux rizières boueuses qui nous est assignée comme emplacement jusqu’au lendemain. Nous installons sur celle digue