LE JEU DU DAN-HO
par un petit tube en bambou enfoncé dans la paroi, et il était mis sur le feu dans une chaudière pour être épuré par la cuisson.
Les tirailleurs tonkinois et les coolies ont trouvé dans toutes les maisons des paquets de pétards chinois, reliquat des fêtes du jour de l’an, et ils tirent toute la journée des salves qui nous assourdissent. Nos interprètes ont découvert chez un pharmacien du voisinage un magnifique jeu d’adresse, qu’ils appellent dan-ho et avec lequel ils font des parties interminables. Ce jeu est très amusant et en même temps très original; en Extrême-Orient, il fait les délices des lettrés et des riches Chinois, et il mériterait bien cer-
INSTALLATION DF. I.’aMUüLANCE A KY-I.I A.
tainement d’être connu en Europe. 11 se joue avec un certain nombre de petites baguettes flexibles en bois de fer bien droites et bien polies et avec une grande bouteille en bronze montée sur pied, munie d’un col allongé, de la forme de celles qui servent aux Annamites pour conserver l’eaude-vie de riz. Entre la bouteille et les joueurs, on place par terre un billot de bois dur analogue à celui que les Chinois emploient pour vérifier le son des piastres. Le joueur, tenant une des baguettes par son extrémité, doit la lancer à terre contre le billot assez adroitement pour qu’elle rebondisse en l’air et vienne ensuite retomber dans le goulot de la bouteille; celui qui a réussi le plus de baguettes gagne la partie.
r>oo
Les troupes du colonel Giovanninelli ne vont séjourner que quelques jours à Ky-lua; après s’ètre reposées, elles repartiront bien vite avec le général en chef pour Tuyen-quan, où le commandant Dominé est assiégé par une armée chinoise descendue du Yunnan. Je dois demeurer à Lan 2son avec le général de Négrier et la 2e brigade, et je quitte la maison du fabricant d’huile pour aller m’installer à la citadelle avec mes camarades de la seconde ambulance.
Nous sommes entassés dans une grande butte en paille que nous avons divisée avec des cloisons de nattes en autant de petits compartiments que nous sommes d’habitants. Tous ces compartiments donnent sur une salle commune, au milieu de laquelle nous avons disposé un grand brasero fait avec une énorme marmite en fonte, semblable à une demi-sphère, qui servait aux soldats chinois à faire cuire leur riz. La température est relativement basse à Lang-son dans cette saison de l’année; au risque de nous enfumer, nous sommes obligés de faire du feu chaque matin.
C’est dans cette grande salle que nous prenons nos repas, et quels repas ! Souvent du buffle et du riz arrosés de thé. Les vivres se font rares à Lanjrson; le pays, complètement dévasté parla guerre, n’offre aucune ressource pour nourrir notre petite armée. Les approvisionnements envoyés du Delta arrivent difficilement par ces routes accidentées et à peine frayées; les coolies ne peuvent porter de lourdes charges, à cause des chemins impossibles où souvent les caisses cl les paquets restent au fond des ravins. Il en résulte ([lie les provisions amenées par chaque convoi sont dévorées en moins de temps qu’il n’en faut pour faire arriver le suivant, si bien que le général a dû non seulement diminuer la ration de chacun de nous, mais encore s’ingénier à remplacer la viande de conserve et le biscuit absents par de la chair de buffle et du riz qu’on trouve à grand’peine dans les villages environnants. Les plus malheureux sont nos coolies, qui 11e mangent pas à leur faim : quand on tue un buffle, ils se disputent sa peau, qu’ils découpent en petites lanières et qu’ils font rôtir sur des charbons ardents, après en avoir raclé le poil et l’avoir battue sur une pierre pour la rendre moins dure. Depuis longtemps nous n’avons plus de vin; le café est presque introuvable.
J’emploie mes journées à visiter les environs. Quelques habitants sont déjà revenus dans les villages, mais ils se tiennent à distance respectueuse et prennent la fuite dès que nous approchons. Ils sont plus grands, mieux faits et plus proprement tenus que les Annamites du Delta. Leurs traits plus réguliers, leur nez moins épaté, leur stature plus haute, indiquent qu’ils
LES T IIOS.
appartiennent à une race différente : ce sont des Tlios, montagnards qui habitent les régions de Lang-son et de Cao-bang. C’est parmi eux que les mandarins annamites de Lang-son recrutaient leur garde particulière. Leurs tribus sont un des derniers vestiges des races autochtones que les Annamites rencontrèrent au Tonkin quand ils l’envahirent, bien longtemps avant notre ère. Refoulés par les vainqueurs, les premiers habitants du pays, en grande partie anéantis, se réfugièrent dans les régions les plus inaccessibles; leurs tribus ne forment plus aujourd’hui que des tronçons épars, sans aucune cohésion entre eux, qui, peu à peu, ont pris des noms diffé-