‹ Une campagne au TonkinChapitre 218 sur 299 · COMBAT 1)E D ONG- DAN G · texte numérisé non relu

COMBAT 1)E D ONG- DAN G

transformé en une sorte de camp retranché où ils avaient accumulé des munitions et des approvisionnements de toute nature. On entrait dans le camp par une unique porte en pierre blanche garnie de créneaux et pourvue d’un pont-levis comme celle d’un castel du moyen âge. La garnison était nombreuse, car des centaines de petites huttes avaient été construites le long et à l’intérieur des murailles jusque sur les parapets.

Nous sommes à Lang-son depuis huit jours; les Chinois n’ont pas reparu devant la place, mais les rapports des espions indiquent qu’ils ont repassé notre frontière. Ils sont revenus à Tat-khé, et à 15 kilomètres de nous, à Dong-dang, nos émissaires ont rencontré de nombreuses troupes de réguliers occupées à construire de nouvelles redoutes pour couvrir la route de Chine. Il n’est pas prudent de les laisser s’établir ainsi en force à deux pas de Lang-son; le général de Négrier décide qu’il ira les attaquer pour les refouler au delà de la frontière.

Le 22 février au malin, tontes les troupes disponibles de la brigade se rassemblent au nord de la citadelle, dans la plaine de Ivy-lua. Les combats livrés pendant la dernière campagne, les fatigues et les privations endurées depuis ont produit bien des vides dans les régiments de marche ; la brigade est réduite à la moitié de son effectif.

Nous nous dirigeons droit vers le nord à travers une plaine bien cultivée, semée de beaux villages ; les maisons sont construites en bois et recouvertes de joncs ; quelques habitants sont déjà revenus; ils s’occupent aux travaux des champs; des buffles paissent dans la plaine.

Après une heure de marche, le chemin se rétrécit un peu, et, arrivé au fond de la vallée, il s’engage au milieu d’une série de collines qui deviennent de plus en plus élevées. Quelques chasseurs d’Afrique se tiennent à l’avant-garde, fouillant, le revolver au poing, les bouquets de bois et les ravins. Nous faisons des haltes fréquentes ; l’ennemi est proche et nous ne tarderons pas à prendre son contact.

Vers midi, nous atteignons un massif montagneux que la route traverse pour redescendre ensuite dans la plaine de Dong-dang. Les chasseurs se replient sur nous au galop; ils viennent d’essuyer les premiers coups de fusil de l’ennemi.

La colonpe est massée dans une gorge assez profonde, sur un petit chemin bordé par des rizières boueuses où elle a beaucoup de peine à se déployer. Pendant que les artilleyrs escaladent les crêtes de droite, qui sont presque à pic, les troupes de ligne gravissent les pentes de gauche et commencent le feu. On n’aperçoit rien du petit chemin creux où nous

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sommes restés; je grimpe sur une colline plus élevée d’où j’ai vue sur tout le terrain de l’action.

A droite, à gauche et à perte de vue, s’étend une succession de hauts sommets arides et profondément ravinés, séparés par des gorges étroites. Droit devant moi, le chemin dévale en formant des lacets nombreux pour aboutir à une plaine couverte de belles rizières où serpente un petit cours d’eau; près de ce ruisseau s’étale le village de Dong-dang, précédé d’un joli pont; ses petites maisons sont presque toutes recouvertes de tuiles qui miroitent au soleil; il est adossé contre un énorme massif de calcaire marmoréen qui se dresse à pic comme une haute muraille, limitant brusquement l’horizon sur tout un côté de la plaine. Les Chinois ont installé une batterie Krupp tout en haut de ce massif; ils tirent de là sur nos troupes par-dessus le village de Dong-dang. La vallée se prolongea droite vers une nouvelle chaîne de montagnes entre lesquelles s’enfonce la route de Chine.

Notre infanterie s’avance de sommet en sommet, repoussant les Chinois qui, suivant leur tactique habituelle, ont tenté sur notre gauche un mouvement tournant resté sans effet grâce aux compagnies du 145e. Notre artillerie a fait taire la batterie installée sur le massif calcaire. Après deux heures de combat, l’ennemi bal en retraite sur Dong-dang; il cherche à mettre le feu aux quatre coins du village avant de l’abandonner; déjà plusieurs maisons flambent sur différents points. Le général de Négrier lance en avant une compagnie de tirailleurs tonkinois appuyée immédiatement par plusieurs compagnies d’infanterie. Nos petits soldats indigènes dégringolent les pentes au pas de course et entrent bravement dans le village en même temps que l’arrière-garde ennemie. Celle-ci fait volte-face, un furieux combat s’engage dans toutes les rues de Dong-dang; mais pendant ce temps le reste de nos troupes est descendu dans la vallée. Sur le point d’être cernés par les compagnies qui tournent le village, les Célestes abandonnent la place et fuient par les chemins de montagne qui conduisent à la frontière de Chine.

Dong-dang est un beau village, dans lequel nous trouvons des provisions de lotîtes sortes que les Chinois n’ont pas eu le temps d’emporter. Il est à cheval sur deux routes importantes, dont l’une tourne à l’ouest pour rejoindre Tat-khé, et dont l’autre se dirige vers h* nord-est pour gagner la frontière chinoise. Les maisons sont toutes bâties en briques; ce luxe indique que leurs propriétaires étaient dans une grande aisance. La plupart des habitants, en effet, se livraient au commerce lucratif de l’essence

de badiane. L'Illiciwn anisetum est cultivé dans toute la région, et dans plusieurs habitations nous trouvons des alambics <|iii servaient à distiller l’anis.

En fouillant les maisons de Dong-dang, les tirailleurs annamites ont découvert dans l’une d’elles cinq réguliers Chinois en train de fumer l’opium. Tout entiers à leur funeste passion, ils n’ont entendu ni les coups de canon, ni la fusillade dans les rues. Alourdis et comme hébétés par b> poison, ils marchent en titubant devant les Tonkinois qui les poussent avec la crosse de leur fusil jusqu’à la petite1 place où se tient le général. Celui-ci veut les faire interroger par son interprète, mais il ne peut rien en tirer à cause de leur ivresse et il les envoie à l’ambulance. Comme tous ceux qui subissent l’empoisonnement chronique par l’opium, ces malheureux sont d’une maigreur de squelette; leur peau parcheminée est littéralement collée sur leurs os dont elle accuse toutes les saillies. Leurs lèvres tombantes dessinent une sorte de rictus machinal, et leurs veux noirs profondément enfoncés dans l’orbite regardent fixement devant eux. Ils sont chaussés de sandales en tresses de paille attachées par des ficelles (pii montent très haut en s’entre-croisanl sur la jambe. Leur costume en cotonnade bleue est en loques.

La colonne reste une heure seulement à Dong-dang pour prendre un peu de repos. Le général ne veut pas laisser à l’ennemi le temps de se reconnaître; il veut le poursuivre l’épée dans les reins jusqu’à la frontière chinoise. Notre ambulance se scinde en deux : une moitié reste à Dongdang sous la garde d’une compagnie avec les blessés et les gros bagages; j’ai la chance de faire partie de l’autre portion qui doit accompagner les troupes jusqu’à la porte de Chine.

Il est quatre heures du soir quand nous nous remettons en route; il se fait tard déjà et il faut (pie nous nous bâtions si nous ne voulons pas être surpris par la nuit dans la montagne. La roule passe au nord de Dongdang; (die serpente d’abord au milieu des rizières, puis elle entre dans la région montagneuse où elle se transforme bientôt en un étroit sentier plein d’ornières et de flaques de boue. Le pays prend un aspect des plus sauvages : à droite et à gauche sont des collines arides, recouvertes seulement d’un peu d’herbe courte. Bientôt nous entrons dans un étroit défilé pavé de grosses pierres, sur lesquelles nos chevaux glissent et s’abattent. Un des mulets porteurs de canons tombe dans une fondrière où il se brise la jambe; les artilleurs le déchargent, mais ils ne l’abandonnent pas pour cela. Les uns le tirent par la bride, les autres le poussent par derrière; il

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