PORTE DE LA RUE DE CANTON
dans lesquelles il vit depuis longtemps justifient jusqu’à un certain point son insouciance: à quoi bon faire des économies et amasser à la sueur de son front un petit pécule pour sa vieillesse, si le mandarin et les pirates viennent vous en dépouiller avant qu’on ait eu le temps d’en jouir? Il existe certainement en langue annamite un proverbe analogue à celui de Beaumarchais : « Dépêchons-nous de rire pour ne pas avoir à pleurer ».
Nous avons donc trouvé à Hanoï et à Haï-phong, au début de la campagne, 400 ou 500 Chinois réunis en associations, disposant d’importants capitaux et ayant à peu près accaparé tout le commerce du delta. C’est à eux que nous nous sommes adressés pour approvisionner et loger le corps expéditionnaire, car nous ne pouvions pas encore compter sur les deux ou trois commerçants européens qui s’étaient décidés à venir tenter fortune dans le pays. Ces commerçants, qui ne disposaient que de capitaux absolument modiques et qui ne connaissaient pas plus que nous la langue et les mœurs des indigènes, n’eurent d’autres ressources que d’installer, à proximité des cantonnements de troupes, des débits de vins et de conserves. Dans les premiers temps de leur séjour, ils firent d’assez bonnes affaires: mais les Célestiaux, avec leur flair habituel, s’aperçurent bien vite qu’il y avait pour eux dans ce genre de commerce une nouvelle source de profits. Bientôt on vil s’installer, à côté des débits de nos compatriotes, des boutiques chinoises aussi bien sinon mieux approvisionnées en produits de toutes sortes tirés des meilleures maisons françaises. Le Chinois vit de peu et se contente de la nourriture des indigènes ; il n’a pas besoin de réaliser sur ses produits des bénéfices aussi considérables que l’Européen; en effet ce dernier est obligé de se nourrir avec des aliments qui viennent de loin et qui par conséquent coûtent très cher. La concurrence n’était pas possible : nos compatriotes durent presque tous fermer boutique.
C’est de cette époque que datent les griefs des commerçants français établis au Tonkin contre les Chinois; depuis ils n’ont fait que s’accentuer. Un va jusqu’à accuser le gouvernement colonial de favoriser les empiètements des Célestes en leur permettant de soumissionner pour les travaux publics; certains de nos colons réclament même l’expulsion complète des Chinois de notre colonie du Tonkin, à l’exemple de ce qui se fait en Australie. Evidemment ces revendications sont exagérées, du moins pour l’instant, et voici pourquoi : au Tonkin nous ne pouvons pas faire appel, pour la mise en valeur de la colonie, à la main-d’œuvre française; l’Annamite est laborieux, très habile non seulement dans les travaux d’art, mais