‹ Une campagne au TonkinChapitre 235 sur 299 · TACTIQUE DES PIRATES · texte numérisé non relu

TACTIQUE DES PIRATES

Il est très difficile de saisir les pirates annamites; certaines de leurs bandes, qui ont eu l’imprudence de sortir en plein jour, ont bien été

RÉGION DE THANH-MAI ET DE LA RIVIÈRE NOIRE, ü’.VPRÈS LES OFFICIERS TOPOGRAPHES DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE.

capturées par celles de nos canonnières qui sillonnent les rivières et le arroyos ; mais c’est un pur effet du hasard. Il est rare qu’une expédition ou une battue organisée à l’avance réussisse, à cause de la complicité des inter-

U N K CAMPAGNE AU TON Kl. N.

pi etés, îles lettrés ou même des simples boys au service des otïiciers français, i|iii préviennent les notables des villages où se cachent les bandits. Ceux-ci, s’ils sonl très connus, fuient ou se dissimulent dans les villages voisins; sinon ils se contentent d’enterrer leurs armes dans un endroit sûr, et ils assistent tranquillement ensuite aux perquisitions de nos soldats. Que peuvent-ils craindre, en efïet? Mêlés aux habitants du village, ils ressemblent à d’inoffensifs paysans; nous passerons vingt fois à côté d’eux, sans savoir qui ils sont; d’autre part, les notables se garderont bien de les faire prendre, car, d’après la loi annamite, le village qui recèle les pirates est aussi coupable que les pirates eux-mêmes; les habitants, en déclarant ces derniers, seraient certains de se créer mille ennuis, dont le moindre serait de recevoir de temps à autre la visite du mandarin du district chargé par l’autorité française de surveiller le village devenu suspect. Chacune de ces visites serait très onéreuse en elfel ; le mandarin ne se dérange pas pour rien; il faut l’héberger, lui et ses satellites, pendant deux ou trois jours, et lui faire encore au départ un cadeau digne de lui. Le village serait bientôt ruiné en détail, et malgré les cadeaux le mandarin garderait au fond du cœur rancune aux paysans, qui, en dénonçant les pirates, lui auraient créé de grands ennuis et lui auraient enlevé en même temps une source de profits.

Une des grosses difficultés qui nous ont empêchés jusqu’à ce jour d’organiser d’une façon satisfaisante la police du pays réside dans ce fait que très peu de fonctionnaires français connaissent à fond la langue annamite, et que, d’autre part, nous n’avons à notre disposition au Tonkin qu’un petit nombre d’interprètes, sachant suffisamment la langue et l’écriture françaises pour servir d’intermédiaires entre nous et les lettrés indigènes. Le commandant en chef a dû créer sur place et de toutes pièces le personnel des résidences qui sont devenues de pl us en plus nombreuses au fur et à mesure que nous nous sommes étendus dans le pays. Les postes les plus importants ont été donnés à des administrateurs de carrière, venus de notre colonie de Saigon, connaissant à fond les Annamites, parlant couramment leur langue, et même capables de lire les caractères chinois; mais ces fonctionnaires sont en très petit nombre, et la plupart des résidences sont gérées par des officiers ou même par d’anciens sous-oflîciers du corps expéditionnaire, qui très intelligents et très adroits, finiront à la longue par faire d’excellents administrateurs, mais qui ont besoin de se former et de s’habituer peu à peu par le contact avec les mandarins à cette diplomatie tortueuse, patiente et sournoise, qui est le contre-pied de la nôtre.

Page 1