LA RIVIÈRE NOIRE
mènent une campagne sérieuse contre la France. Ses émissaires parcourent l’Annam et le Tonkin, prêchant partout la révolte. Des troubles viennent de se produire dans les provinces de Quang-tri et deThan-hoa. Les Muongs, <jui occupent les montagnes de la rivière Noire, sont surtout fortement travaillés : ces sauvages sont belliqueux et armés de fusils; le pays qu’ils habitent, bien que confinant au Delta, nous est à peu près inconnu; il pourrait nous venir de là de grosses difficultés. Le général Warnet, qui commande au Tonkin pendant l’absence du général de Courcy retenu à Hué, a formé une expédition ayant pour but de relever exactement le cours de la haute rivière Noire, afin que si nous avions à opérer dans ces régions accidentées et difficiles, nous ne soyons pas pris au dépourvu. La canonnière Eclair est partie à l’avance pour reconnaître la route ; le Jacquin, grand bateau en tôle d’acier et à faible tirant d’eau, doit la suivre de près; il emmène à bord une compagnie de tirailleurs tonkinois. J’embarque en même temps qu’elle en qualité de médecin de l’expédition.
Parti de Ilanoï le 5 septembre, à trois heures du soir, nous touchons à Sontay pour recevoir les instructions du général Jamais qui commande la région. Le 6, à dix heures du matin, nous atteignons l’embouchure de la rivière Noire que les Annamites appellent le Song-bo. Cette embouchure est très large, mais elle est encombrée par des alluvions et des bancs de sable sur lesquels nous avons failli nous échouer.
Le courant est très rapide et la rivière, profonde, a gardé la teinte rouge du fleuve que nous venons de quitter. A droite et à gauche, sur de petits mamelons boisés à leur sommet, on voit de distance en distance de jolies pagodes ombragées par des pins maritimes. Les lianes de ces mamelons, qui descendent jusqu’au bord de l’eau, sont couverts de belles plantations de riz, de canne à sucre, de patates et de maïs.
Vers six heures du soir, nous atteignons Bat-bac, premier poste français sur le Song-bo. Le commandant du Jacquin jette l’ancre pour attendre le pilote qui doit le rejoindre à cet endroit. Je profite de notre arrêt pour visiter la garnison; celle-ci comprend une compagnie de zouaves forte de 500 hommes environ et commandée par un capitaine. Les hommes, qui viennent de Sontay, sont relevés tous les quarante-cinq jours. Ils sont très bien installés dans les bâtiments d’une pagode dépendant d’un village voisin d’où on leur envoie tous les jours des œufs, des canards et des poules ; ils font du pain dans un four de campagne qu’ils ont construit, avec de la farine qu’on leur expédie par jonques de Sontay. En cas d’attaque, ils peuvent communiquer avec cette dernière ville à l’aide d’un
télégraphe optique. Le commandant du poste a envoyé, il y a déjà quelques jours, un détachement d’une centaine d’hommes qui a remonté par terre la rivière Noire jusqu’au barrage de Hao-trang où nous allons nousmêmes. Ce détachement doit installer en cet endroit un poste fortifié, chargé de surveiller le haut pays.
Après avoir attendu notre pilote toute la soirée et toute la nuit, nous sommes obligés de partir sans lui le 7 septembre au matin. C’est un fâcheux contretemps pour le commandant de la canonnière, qui fait ce trajet pour la première fois; il ne pourra continuer sa route qu’avec prudence et lenteur, de peur de s’échouer.
En amont de Bat-bac, la rivière est encore très large et très profonde. Il y a bien 500 mètres de distance entre les deux rives, et la sonde qu’on jette à chaque instant accuse 10 mètres et même 12 mètres de fond. Il est vrai que nous sommes à l’époque des hautes eaux. Les berges sont couvertes de broussailles hautes et épaisses au milieu desquelles court un étroit chemin de halage. Les villages commencent à se faire rares; je ne vois presque plus de terrains cultivés. Les petites collines, au milieu desquelles serpente la rivière, sont du sommet à la base couvertes de forêts dont les arbres sont tellement serrés les uns contre les autres qu’on n’en distingue pas les troncs. De distance en distance, nous croisons des Inities de pêcheurs construites sur des radeaux et amarées le long de la rive, ou de légers bateaux paniers qui descendent rapidement le courant.
Le commandant du Jaccjuin a fait tendre pendant la halte d’hier de grandes lignes de fond à l’arrière du bateau, et le cuisinier chinois nous sert à déjeuner deux superbes échantillons des poissons de la rivière Noire; c’est d’une part une sorte de carpe gigantesque dont la chair est excellente, et de l’autre une espèce de barbeau dont la tête est armée de quatre barbillons tout à fait remarquables; les deux supérieurs qui sont les plus longs mesurent près de 0 centimètres.
Le Song-bo commence à décrire les courbes les ptus capricieuses; au saillant de chacun des coudes se trouvent des bancs de sable fin sur lesquels de grands échassiers au ventre blanc, aux ailes noires, aux tarses et aux becs rouges, prennent leurs ébats tt pêchent les coquillages et les poissons en compagnie de grues cendrées et de cormorans. Ces oiseaux sont si peu farouches qu’on pourrait les tirer à une distance de 4 ou 5 mètres.
Les petites collines qui bordaient la rivière pendant le trajet d’hier ont fait place à des montagnes plus élevées, couvertes de forêts qui de loin