‹ Une campagne au TonkinChapitre 241 sur 299 · DEUX COURAGEUX FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DEUX COURAGEUX FRANÇAIS

paraissent impénétrables. Au-dessus de ces massifs boisés, le mont Ba-vi s’élève comme un géant au milieu de pygmées. 11 a 1 800 mètres d’altitude, et son sommet, en forme de trident, s’aperçoit de tous les environs. C’est cette forme bizarre qui lui fait donner son nom : Ba-vi signifie Trois-Pics. Cette montagne est une des plus fameuses du Tonkin, et les Muongs la considèrent comme le berceau de leur race. Plus de vingt-huit siècles avant notre ère, un de leurs rois, descendant des anciens empereurs de Chine, y avait déjà sa résidence. C’est le mont sacré des Annamites, et les sauvages, qui habitent les épaisses forêts dont il est couvert, l’adorent, eux aussi, comme une divinité puissante : tous les ans, au dixième mois, ils font un pèlerinage jusqu’au sommet; là se trouve une vieille pagode ouverte à tous les vents, où ils offrent des armes et des vases en pierre qu’ils ont fabriqués tout exprès. D’après la croyance populaire, ces objets disparaissent d’une année à l’autre sans qu’il en reste des traces. Les Annamites de la plaine prétendent qu’ils servent de projectiles au dieu du tonnerre : ce dieu, qui habite la montagne, les lance sur la contrée pendant les grands orages. Les aérolithes sont en effet assez fréquents au Tonkin ; les Annamites les connaissent bien et les désignent sous le nom de tam-set. Pour eux, tout éclair suivi de tonnerre indique la chute d’un de ces tam-set; on ne le voit pas, parce qu’il pénètre immédiatement dans le sol, où il s’enfonce profondément; mais il en sort spontanément au bout de trois mois et dix jours, et celui qui a la chance de le ramasser est assuré d’un heureux avenir, car tous les mauvais esprits redoutent le pouvoir magique de ces aérolithes. C’est à tel point que, pendant les violents orages, les méchants génies, craignant d’être touchés par les tam-set qui sillonnent les airs, se cachent sous le premier abri qu'ils rencontrent. Un indigène vient-il à passer près d’eux, vite ils se blottissent sous son parapluie ou même sous son grand chapeau, et le malheureux est ainsi exposé à être foudroyé à cause du génie qu’il abrite ; aussi les Annamites ont-ils grand soin, à chaque coup de tonnerre, de mettre chapeau bas et de fermer leur parapluie.

Nous venons de passer près du village Dong-tbôn, dont les maisons basses paraissent comme enfouies dans un fouillis de verdure; deux autels rustiques, protégés par de petits toits en paille, s’élèvent à l’ombre d’un vieil arbre à l’entrée du hameau. Plus loin, deux immenses rochers en calcaire marmoréen, semblables à ceux que j’ai décrits pendant mon voyage de Lang-son, se dressent sur la rive droite comme de hautes tours ruinées. Derrière ces rochers se montre une colline au sommet de laquelle

nous ne sommes pas peu surpris de voir flotter le drapeau français. Nous avons bien vite le mot de l’énigme : un sampan vient d’aborder notre canonnière, et deux compatriotes sont montés lestement à bord. Ce sont deux anciens sous-officiers d’infanterie de marine qui, libérés du service militaire après une campagne faite au Tonkin, n’ont pas voulu retourner en France avant d’avoir tenté fortune dans le pays. Tout jeunes encore et très aventureux, ils ont remonté il y a deux mois le cours de la rivière Noire et sont venus s’installer dans ce pays perdu, où ils exploitent les riches carrières de marbres contenues dans les flancs des rochers dont je viens de parler. Ils ont fait alliance avec un chef muong du voisinage qui, moyennant une rétribution assez minime, leur fournit des travailleurs avec lesquels ils exploitent les carrières et les forets environnantes. Ces forêts contiennent des essences précieuses ; on y trouve: le thi, arbre gigantesque dont le bois, léger et sans veine, est utilisé pour la gravure; une espèce de frêne qui résiste aux attaques des insectes ; une variété d’ébénier et une sorte de palissandre dont on fait les meubles incrustés de nacre. Avec les pièces de bois, les Muongs construisent des radeaux sur lesquels ils chargent les blocs de marbre; tous ces matériaux descendent presque sans frais la rivière Noire et le fleuve Rouge jusqu’à Hanoi, où ils sont vendus un bon prix. Les calcaires communs servent à faire de la chaux, mais on trouve de temps à autre des filons de marbre rare dont les couleurs vives et agréables à l’œil sont très estimées des Annamites qui le désignent sous le nom de da-hoa, ce qui veut dire « pierres-fleurs ».

La canonnière jette l’ancre devant la maison de nos compatriotes, et j’accepte avec le plus grand plaisir l’offre qu’ils me font d’aller visiter leur installation. Ils habitent une grande case en bambous, très large et très haute, bâtie à flanc de coteau; elle est divisée en quatre compartiments : deux chambres à coucher, une cuisine et une salle à manger. La maison est construite sur une terrasse carrée entourée de toutes parts par une forte palissade en bambous entre-croisés. Deux portes donnent accès dans l’intérieur; elles peuvent être fermées par de solides herses d’épines.

Depuis deux mois bientôt, nos deux compatriotes vivent complètement isolés derrière ce frêle rempart. Jamais ils n’ont été attaqués par les pirates, bien qu’à différentes reprises des bandes chinoises soient passées très près de leur résidence; ils ont même battu les environs à 10 ou 15 kilomètres à la ronde et ils me fournissent des renseignements précieux sur le pays. Souvent ils ont rencontré dans leurs chasses en forêt de grands cerfs aux longues cornes rameuses, des paons, des coqs de

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