‹ Une campagne au TonkinChapitre 248 sur 299 · INSTALLATION CHEZ UN MANDARIN · texte numérisé non relu

INSTALLATION CHEZ UN MANDARIN

miers balancent leurs feuilles gracieuses; plus loin, des vergers, plan lés d’orangers couverts de leurs fruits jaunes, s’étendent jusqu’au village que j’aperçois au fond du paysage caché derrière les bambous; sur les petits îlots de sable qui coupent la rivière, des troupes de grues cendrées pêchent tranquillement en compagnie de cormorans et d’aigrettes blanches; de l’autre coté de l’eau, s’étendent d’immenses rizières toutes pleines de riz presque mûr, et là-bas, à l’horizon, les hautes montagnes bleues de Tuyen- Quan s’élèvent jusqu’aux nues.

Il est midi; il y a longtemps que nous avons perdu de vue les derniers rangs de la colonne, il faut nous arrêter un instant pour laisser reposer nos malades et souffler nos coolies. Je commande la balte près d’une petite maison de paysan qui disparaît presque au milieu des arbres. Notre cuisinier indigène fait immédiatement du feu pour préparer un peu de thé à mes malades; pendant qu’il s’organise, laissant mon campement sous la garde du plus ancien des infirmiers, je mets mon cheval au galop pour rejoindre la colonne et aller aux nouvelles.

Les troupes ont fait halte sur le bord de l’eau, au milieu d’une véritable forêt de bambous épineux qui forment au-dessus d’elle comme un dôme de verdure; nous sommes arrivés presque au terme de notre marche: le général a décidé qu’avant de franchir le fleuve, on attendrait que les éclaireurs aient été reconnaître le terrain de l’action.

Déjà les troupiers ont monté leurs petites tentes de campagne, dont les toiles blanches tranchent vigoureusement sur toute cette verdure; plus loin, nos tirailleurs indigènes ont élevé comme par enchantement de coquettes huttes en branchages. Les jonques, qui transportent les vivres et le matériel, sont arrivées dans un joli port naturel formé par un coude de la rivière; les ouvriers d’administration eu ont déjà descendu leurs fours de campagne; aidés de leurs employés annamites, qui travaillent nus jusqu’à la ceinture, ils pétrissent sous les arbres le pain qui servira pour le repas du soir.

Nous devons demeurer plusieurs jours en cet endroit, et la paillote près de laquelle nos coolies ont fait halte n’est pas suffisante pour l’installation de mon ambulance, d’autant plus que les malades recommencent à affluer. Heureusement, mes boys sont allés à la découverte; les petits futés sont tombés sur une grande case tellement bien enfouie au milieu de la verdure, que j’étais passé dix fois au moins à côté d’elle sans l’apercevoir. Elle est bien close, bien couverte, mes malades y seront à leur aise; je les y fais installer du mieux possible, sans trop me préoccuper de l’air peu

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aimable du propriétaire de céans, un vieil Annamite à l’air rébarbatif, à la barbiche blanche, dont les membres amaigris, les pommettes saillantes, la peau mate et comme transparente, indiquent un fumeur d’opium endurci. La maison, du reste, a fort bon air; les cinq ou six lits en bambous dressés dans la salle dé réception attestent la richesse de ses habitants; les poutres du toit sont ornées de jolies sculptures; le maître a quatre ou cinq serviteurs qui semblent lui parler avec le plus profond respect.

Les malades arrivent de tous côtés; j’en ai maintenant une vingtaine, dont dix cholériques; de mes trois infirmiers, deux sont atteints. J’ai demandé qu’on veuille bien m’envoyer quelques soldats de bonne volonté pour m’aider; j’en réclamais dix, trente se sont présentés tout de suite; les braves garçons savent cependant à quoi ils s’exposent; j’ai choisi parmi eux les plus intelligents, et ils se sont tout de suite attelés à la besogne. Mes deux petits boys annamites sont tout simplement admirables : ils travaillent comme quatre, et puis ils sont si diligents, si empressés! Quelle race intelligente que celte race tonkinoise! Elle est laborieuse, apte à tout, nous ferons d’elle ce que nous voudrons si nous savons la prendre.

J’ai veillé hier très avant dans la soirée près de mes malades; ce malin,succombant de fatigue, j’avais fini par me coucher contre la cloison de bambous qui sépare la grande salle où se trouve l’ambulance du petit réduit où notre propriétaire se retire chaque soir. Je sommeillais depuis un certain temps déjà quand des sons musicaux, partant de cette dernière pièce, me réveillent tout à coup. Le jour n’a pas encore paru; de mon côté, l’obscurité est profonde; mais un filet de lumière, filtrant à travers les planches mal jointes, tout contre l’endroit où je suis couché, me permet devoir, sans me déranger, ce qui se passe chez mon hôte. Ma curiosité est vivement excitée, car depuis notre arrivée, ce vieil Annamite semble veiller avec un soin jaloux sur ce côté de sa maison ; chaque fois que nous avons voulu nous en approcher, nous avons toujours été arrêtés soit par lui, soit par un de ses serviteurs qui se dressait devant la porte comme pour en défendre l’accès.

Le spectacle qui s’offre à moi est curieux et étrange : dans une petite salle de 4 mètres de long tout au plus, dont le sol est couvert de nattes iines, une série de gradins, disposés le long de la muraille du côté opposé à l’entrée, forment comme une sorte d’autel; une trentaine de vases en porcelaine blanche ornée de décors bleus y sont rangés, chacun devant une tablette rectangulaire en laque rouge portant des inscriptions en lettres d’or.

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