FABRICATION DU PAIX : EX COLONNE
A chaque coin de l’autel brûle une grande lampe annamite de forme antique remplie jusqu’aux bords d’huile de coco; les vases sont garnis de sable fin dans lequel est fiché un grand nombre de petites baguettes de bois de santal; toutes ces baguettes sont enflammées et dégagent une odeur pénétrante qui arrive jusqu’à moi à travers les interstices de la cloison. Sur le gradin le plus élevé, reposant sur une chaise en laque rouge toute sculptée et ornée de dorures, une tablette cinq fois plus grande que les autres est recouverte d’une robe en soie brochée d’une grande richesse. A quelque distance des gradins, sur le côté, deux musiciens qui disparaissent à demi dans l’ombre sont accroupis sur des nattes : l’un gratte d’une grande guitare dont le manche, orné de pompons de soie multicolore, a plusieurs pieds de long; l’autre tire d’un violon chinois des sons un peu tristes, mais harmonieux. Une jeune femme annamite aux traits réguliers, à la taille souple et onduleuse, danse devant l’autel au son de cette musique. Sa danse, très lente, se compose surtout de pas glissés et de révérences pendant lesquels elle agite au-dessus de sa tête une grande écharpe de soie aux vives couleurs. De temps en temps elle s’arrête à la suite d’une pirouette plus accentuée que les autres et soulignée par un coup de tambour vigoureux des musiciens; alors le maître de la maison s’avance pieds nus, s’agenouille devant l’autel, puis s’incline jusqu’à ce que son front touche le sol; pendant ces prosternations, la musique redouble et la danseuse chante quelques paroles sur un mode lent et plaintif.
La cérémonie dure une demi-heure, puis, sur un ordre bref du vieil Annamite, la danseuse et les musiciens s’éclipsent par une porte dérobée, les lampes s’éteignent brusquement et tout rentre dans l’ombre.
Fort intrigué par cette cérémonie nocturne, j’envoie le lendemain aux informations le plus intelligent de mes boys avec deux ou trois ligatures de sapèques pour délier la langue des serviteurs de notre hôte. Mon petit émissaire me revient au bout d’une heure avec un air sérieux et grave qui pique encore davantage ma curiosité; il m’apprend que le vieux à barbiche blanche, chez lequel nous sommes, est un grand mandarin qui autrefois occupait un poste important dans le gouvernement de la province et qui passait pour un lettré, très savant, très versé dans la littérature et la poésie chinoise. Dégoûté de la politique cl de la vie officielle, notre homme était venu se retirer dans celle partie reculée de la rivière Claire; il s’était fait construire, selon ses goûts, une maison à proximité du village où habitent encore ses vieux parents et il passait là sa vie dans la contemplation de la nature, la lecture de ses livres et la société de quelques amis, vieux lettrés