‹ Une campagne au TonkinChapitre 250 sur 299 · CAMPEMENT DANS UNE PAGODE · texte numérisé non relu

CAMPEMENT DANS UNE PAGODE

comme lui, qu’il réunissait à certaines époques à sa table pour discuter sur la poésie et composer des vers. Il avait apporté avec lui les tablettes de ses ancêtres auxquels il rendait, aux saisons prescrites par les rites, un culte pieux. 11 avait peur que notre présence dans sa maison n’irritât les esprits de ses aïeux, et c’est pour leur demander pardon de cette profanation involontaire qu’il avait offert la nuit précédente à leurs tablettes un sacrifice solennel.

Le général en chef vient d’arriver et nous allons bientôt prendre l’offensive; les émissaires envoyés de l’autre côté du fleuve ont rencontré les pirates solidement fortifiés dans deux ou trois grands villages de la plaine de Than-Mai. Les colonnes de troupe qui ont été lancées dans des directions différentes ont effectué leur mouvement tournant et préparé notre attaque de front. Les troupes lèvent le camp; elles commencent déjà à passer la rivière sur des jonques et des chalands remorqués par les bateaux à vapeur qui ont amené l’état-major. Une de ces jonques nous a apporté des provisions de toutes sortes qui vont faire grand bien à nos pauvres malades. J’ai quatre caisses de lait concentré, des conserves, du jus de viande qui ont été tirés des magasins des Dames de France à Hanoï et qui nous ont été adressés par les soins du directeur du service de santé; une trentaine de peLites couchettes en feront été également mises à notre disposition ; enfin, j’ai reçu six nouveaux infirmiers, c’est tout ce qu’on peut me donner pour l’instant : le personnel des ambulances est sur les dents, l’épidémie du choléra s’est répandue partout comme une traînée de poudre. A Haï-Phong notre collègue Züber déjà miné par la maladie qui devait l’emporter, passe ses jours et ses nuits au chevet des malades; à Hanoï, le médecin principal Lemardeley se multiplie pour soigner les cholériques; de ses deux aides-majors, l’un a déjà succombé au fléau, l’autre est gravement atteint; ici même, l’épidémie redouble. J’ai vingt malades qui sont partis ce soir pour l’hôpital de Bac-Hat, remorqués dans une grande jonque par un petit canot à vapeur qui les conduira rapidement à destination.

L’ambulance plie bagage le lendemain vers midi; nous allons nous installer sur l’autre bord de la rivière dans une spacieuse pagode où nous attendrons les événements. Les médecins des régiments accompagneront seuls la colonne qui va aller de l’avant le plus vite possible; ils nous expédieront les malades au fur et à mesure.

Nous avons passé l’eau sans encombre et nous trouvons facilement l’emplacement qui nous est destiné tout près de la rivière. Elle est très jolie, notre pagode, avec son spacieux bâtiment au faite orné de chimères, et ses

grands arbres touffus qui lui forment comme une ceinture verte; elle est située au sommet d’une petite colline d’où l’on a vue sur la boucle de la rivière Claire, et l’on y monte par un grand escalier, de trente marches au moins, fait avec de larges dalles branlantes. Du haut de cet escalier, on domine tous les environs : les grands champs de cannes à sucre qui longent le bord de l’eau; les immenses vergers d’orangers et de citronniers qui s’étendent à perle de vue vers l’ouest, et le petit village caché sous les bambous, situé au pied même du monticule.

Nos cuisiniers se sont installés au milieu du verger voisin, sous une

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