‹ Une campagne au TonkinChapitre 254 sur 299 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

DÉPART POUR L’ANNAM. — TRAVERSEE MOUVEMENTÉE. — EN RADE DE TOURANE. — EXCURSION AUX GROTTES DE MARBRE. — SACRIFICE AUX GENIES DES EAUX. — LE MANDARIN PINCEAU ET LE MANDARIN

LANTERNE. — MARCHE PÉNIBLE DANS LE SABLE. — SINGULIERS PECHEURS. — PAGODE DU GRAND CANON

MÉCHANT. — CURIOSITÉ GENANTE. — ASCENSION DU COL DES NUAGES. — LES PORTES DE FER. — LANG-CO. — LES SAMPANS DU ROI. — THUAN-AN. — ARRIVÉE A HUÉ. — LA LÉGATION DE FRANCE.

— VISITE AU THUONG-BACII ET A LA CITADELLE. — LA PORTE n’gO-MON. — LA RUE DES MINISTÈRES.

— LE JARDIN DE PLAISANCE DU ROI. - L'IMPRIMERIE ET LES MAGASINS DE LA COUR. — LA PAGODE

DE TIEU-TRI. - LE MANÈGE DU ROI. — LE CERCLE DES OFFICIERS. — LE SERVICE DE BOUCHE.

ne bonne nouvelle m’attend en arrivant à Hanoï : je suis désigné pour

U aller en Annam servir, en qualité de médecin, près des délégués du gouvernement français réunis en ce moment à Hué pour régler, avec le nouveau roi, certaines affaires pendantes. Je ne demeure dans la capitale tonkinoise que juste le temps de mettre un peu d’ordre dans mes bagages, et j’en repars à bord d’un petit vapeur conduit par des Chinois, qui fait régulièrement deux fois par semaine le trajet entre Hanoi et Haï-Phong.

UNE CAMPAGNE Al' TONKIN.

•ir.fi

J’ai peine à reconnaître cette dernière ville que je n’ai pas revue depuis mon arrivée au Tonkin; au lieu du grand village malpropre, entouré de marécages, que j’ai décrit en commençant ma relation de voyage, je trouve une ville proprette, soignée, pourvue d’hôtels relativement confortables et tenus par des Européens. De tous côtés s’élèvent des villas et de grandes maisons de commerce; notre bateau a peine à circuler au milieu des jonques et des embarcations de toutes formes encombrant l’arroyo qui mène au port. A l’extrémité de la ville européenne, les commerçants chinois, accourus de Hong-Kong, des provinces de Canton et de Fou-Tchéou, ont construit tout un quartier de belles maisons en briques, où se montrent aux étalages des soies brochées de toutes couleurs, des bibelots du Japon et tous les produits de l’industrie chinoise et annamite. Les rues, pavées et très propres, sont éclairées de distance en distance par d’élégants réverbères; des artistes venus de Saigon ont même établi un café-concert, où les amis que j’ai retrouvés dans la ville me convient à aller passer la soirée. J’en sors vers minuit tout réjoui par les flonflons de France.

Je dois prendre passage sur le Pluvier , petit aviso à vapeur qui va faire pour la première fois la route de l’Annam; il n’a pas encore paru en rade, et je passe à l’attendre huit jours qui me paraissent courts, grâce à l’aimable accueil de mes amis. J’ai trouvé à Haï-Phong un gai compagnon de voyage : Gaston Roullet, peintre du ministère de la marine, qui se rend comme moi en Annam et qui m’accompagnera dans toutes mes excursions. C’est une excellente recrue que ce brave artiste, le premier qui ait osé risquer le pied dans notre nouvelle colonie; grâce à lui, j’ai passé des heures charmantes et pendant tout ce voyage pénible je n’ai pas eu un seul instant d’ennui.

Le Pluvier est enfin arrivé et nous nous installons à bord. Nous levons l’ancre le 50 décembre et, après avoir louvoyé avec les précautions les plus minutieuses le long des bancs de sable qui obstruent en grande partie l’embouchure du fleuve, nous stoppons en face de la presqu’île de Do-Son pour attendre le pilote qui seul peut nous faire franchir la passe conduisant à la haute mer. Ces parages sont très dangereux, je n’en veux pour preuve que le grand bateau des Messageries maritimes, que nous apercevons au loin sur la barre, échoué la quille en l’air. La marine a fait installer à la pointe de la presqu’île, tout en haut du rocher qui la surmonte, un phare sur lequel les navires peuvent se guider pour entrer dans la passe; mais les alluvions, que le fleuve apporte d’une façon incessante,

Page 1