‹ Une campagne au TonkinChapitre 255 sur 299 · TRAVERSÉE MOUVEMENTÉE · texte numérisé non relu

TRAVERSÉE MOUVEMENTÉE

change à chaque instant la direction du chenal qu’on est obligé de drainer à dates périodiques. Nous passons une demi-heure à attendre le pilote ; enfin nous voyons poindre la petite embarcation à voile qu’il monte; en cinq minutes il est contre notre bateau et il se hisse sur le pont à l’aide d’une corde qu’on lui tend. Ce pilote est un ancien quartier-maître de la marine, que l’administration du port d’Haï-Phong paie pour occuper ce poste; il a déjà stylé plusieurs élèves qui le relaient dans son service, car la besogne est fatigante. Heureusement qu’il ne s’est pas trop fait attendre; déjà la nuit commence à venir et aussitôt qu’il ne fait plus clair, il est impossible de continuer la route dans ces parages semés d’écueils.

Le cap une fois doublé, nous sommes en pleine mer. Notre petit bateau, qui n’est plus protégé contre le vent par les récifs de la côte, commence à danser sur les vagues ; il a très peu de lest dans les cales et il est chargé sur le pont avec de lourdes pièces de marine qu’il transporte en Annam; il tangue et roule affreusement. Le mal de mer fait des ravages parmi les passagers et même parmi les gens de l’équipage ; moi qui suis un terrien, je suis pris un des premiers et je vais m’affaler sur mon lit dans ma cabine, très vexé de ne pouvoir partager l’excellent dîner du commandant qui faisait, à mon ami Roullet et à moi, les honneurs de sa table.

Pendant toute la nuit le maudit roulis continue en s’accentuant encore; nous sommes dans un étal piteux, mais ce qui me console c’est qu’une partie de l’équipage a le mal de mer ; nous restons deux jours étendus sur nos couchettes sans avoir la force de nous lever; le matin du troisième, je fais un vigoureux effort pour m’arracher de là et pour monter sur le pont. Les mouvements du bateau sont tellement violents que je suis obligé de me faire attacher à un mât. La mer déferle en vagues énormes qui embarquent sur le pont, balayant les caisses dont quelques-unes passent par-dessus bord, et dont les autres s’entrechoquent comme si elles voulaient se briser.

Le commandant me montre du doigt une bande grise; c’est tout ce qu’on peut voir de la côte d’Annam que nous longeons en ce moment. Il aurait voulu franchir la barre de Thuan-An et jeter l’ancre à l’embouchure de la rivière de Hué, mais cette barre est impraticable par un temps pareil ; nous allons louvoyer et peut-être gagner la haute mer, Dieu sait pendant combien de temps, jusqu’à ce que ce maudit grain cesse ; puis, nous tenterons d’atteindre le port de Tourane et de nous mettre à l’abri derrière la ceinture de rochers qui protègent cette grande baie.

Je ne puis y tenir plus longtemps et je redescends m’étendre dans le

carré, où je trouve Gaston Roullet presque aussi malade que moi. La nuit arrive et la situation devient grave, nous faisons bout à la lame et mettons cap au large pour éviter les avaries de machine ; nous allons petite vitesse, deux ou trois nœuds à peine. « Si le mauvais temps augmente, dit le second, et si la machine vient à manquer, nous sommes certainement perdus. » L’eau inonde le pont où une centaine de malheureux zouaves, qui vont tenir garnison à Hué, sont couchés au milieu des pains de munition détrempés cl des bagages ruisselants.

Vers cinq heures du matin les mouvements de roulis et de tangage s’arrêtent tout à coup, le bateau semble marcher sur une nappe d’huile; c’est le calme après la tempête et je m’endors profondément. Quand je me réveille il est grand jour ; nous sommes à l’ancre en pleine baie de Tourane, à côté de deux grands navires de guerre français, en croisière dans ces parages. Du pont du bateau la vue est superbe : la mer bleue, unie comme un miroir, est environnée de toutes parts par de hautes montagnes boisées dont les sommets disparaissent dans la brume; au loin, vers le nord, tout au bout de la pointe de Calao-Han, qui s’avance comme un éperon vers la haute mer, s’ouvre l’étroite passe par laquelle le bateau est entré cette nuit ; vers le sud, la chaîne des montagnes s’abaisse peu à peu jusqu’à une plaine sablonneuse où nous distinguons, grâce à nos lorgnettes, les petites maisons du village de Tourane bâti à l’embouchure de la rivière de ce nom; enfin, très loin vers le nord, de hauts massifs bleuâtres, entre lesquels serpentent de petits chemins bordés de précipices, jalonnent la route de Hué et ce fameux col des Nuages que nous traverserons bientôt.

Le soleil vient de se lever et d’innombrables barques de pêcheurs, gonflant leurs voiles de nattes semblables à de grandes ailes de papillons, se dirigent vers la passe, pour disparaître bientôt derrière les récifs qui bordent la haute mer. Autour de notre bateau, des sampans et des radeaux de bambous apportent les provisions (pie des indigènes en guenilles nous offrent avec un empressement bruyant. Ces naturels de l’Annam me paraissent plus petits et moins robustes que les Tonkinois. Quelques-uns nous montrent des échantillons de la faune de ces contrées : des singes de différentes tailles, dont une ou deux espèces ont un pelage très joli, et de petites chèvres aux longues cornes, au poil fauve tacheté de blanc.

Complètement remis par une bonne nuit de sommeil, nous demandons, mon ami Roullet et moi, au commandant du bateau la permission d’aller dans sa baleinière faire une promenade jusqu’au village de Tourane, situé à quelques milles de notre mouillage; cette permission nous est gracieu-

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