DEVANTURES DE CONFISEURS
cercle. Au milieu de ce cercle, une natte sur laquelle est accroupi un joueur de castagnettes et de tam-tam. Deux entants de dix ans, dont le costume rappelle celui des clowns de nos cirques, font des tours de souplesse et de dislocation.
Un peu plus loin, devant une misérable case en torchis, dont le toit en feuilles de palmier s’étend au-dessus de leurs tètes et les protège contre le soleil, trois pauvres musiciens ambulants sont installés, assis par terre, les jambes croisées à la façon des tailleurs. Ils sont deux hommes aveugles et une femme. Les deux aveugles jouent, l’un d’une sorte de guitare à une corde dont il tire des sons assez harmonieux, l’autre d’une paire de castagnettes avec lesquelles il marque la cadence. Le bruit sec des castagnettes alterne avec le son de deux tambours de tonalité différente, sur lesquels un des musiciens frappe avec un bambou creux. La femme, qui seule y voit clair, remplit l’office du chien d’aveugle et surveille la recette. La musique accompagne une sorte de récitatif à rythme lent et monotone, qui ne comprend guère plus de trois notes. De temps en temps, un bruit métallique se fait entendre au milieu du trio : c’est une sapèque qui tombe dans le panier de bambou, placé devant le groupe. Les chanteurs, émoust illés par l’appât jd’une bonne recette, braillent alors à qui mieux mieux.
Le plus drôle de tous ces mendiants est un pauvre diable de pitre auquel son talent d’imitation a failli causer une triste fin. 11 est de petite taille, a le front fuyant, le crâne peLit et taillé en pain de sucre, les cheveux ras, sauf deux grosses mèches qui lui descendent de chaque côté des tempes, comme les portent les enfants annamites. Ses yeux microscopiques, clignant sans cesse, convergent vers son nez et semblent comme perdus derrière ses paupières fendues obliquement. Il est bien connu des officiers, qu’il amuse avec ses grimaces et sur le passage desquels on le trouve chaque soir. Les Annamites l’appellent Con-Ga, c’est-à-dire le Poulet, parce qu’il imite admirablement le chant du coq, le gloussement de la poule et le piaulement de ses petits. 11 mime les hauts faits militaires, parodie les allures et la démarche sautillante des mandarins. Rien n’est plus amusant que de le voir grossir scs joues, gonfler son ventre et loucher atrocement pour imiter Pou-T’Aï, le dieu delà bonne chère, tel que le représentent les statues des pagodes. Avant l’occupation du pays par les Français, son talent avait porté ombrage aux lettrés; ceux-ci l’avaient fait enfermer avec une cangue au cou dans une prison de la citadelle. Il est resté plusieurs années dans cette prison, et il y serait certainement mort de misère si les Français, lors de la prise de Hanoï, ne l’avaient pas délivré.
AURICURES ET MASSEURS.
A côté de cette espèce de Cour des Miracles s’installent les petites industries locales qui rendent si pittoresque la ville de Hanoi. Les plus intéressants de ces industriels en plein vent sont les barbiers-auricures et les masseurs.
C’est l’angle d’une rue, le devant d’un magasin fréquenté, que choisissent ordinairement ces parias du commerce pour y tenir boutique. Les voici installés, en vrais parasites, devant l’étalage qu’ils masquent, sous le grand toit de la maison qui s’avance sur la rue. Leur attirail est des plus sommaires : c’est d’abord un rasoir en fer, 'court mais large de lame, à dos épais, à lil très tranchant, emmanché dans un morceau île bambou; puis divers petits outils réunis dans un bambou creux et qui servent pour le curage des oreilles; des pinceaux de coton fixés sur des fils de fer, une curette de même modèle que celles d’Europe, une lige de laiton, terminée par un petit bouton de verre et qu’on emploie à différents usages.
L’artiste rase à sec et très rapidement, car la besogne est facile, le patient n’ayant, comme tous ses pareils, que quelques poils raies et microscopiques. Le Figaro et son client sont à cheval sur un banc de bois dont ils occupent chacun une des extrémités. Ils se font face, et, pendant que le rasoir court, l’opéré surveille sa marche dans une petite glace ronde qu’il tient de la main gauche.
La barbe est vite expédiée. Un coup de rasoir sur les tempes pour finir, et la deuxième phase de l’opération commence. C’est la plus importante; il faut voir avec quel soin l’opérateur dispose ses instruments, les essaye sur le doigt, place son client, examine les conduits auditifs, le pavillon de chaque oreille, se rend compte en un mot des moindres détails de la région sur laquelle va porter son travail. II commence par un grattage minutieux avec la curette, puis il donne deux ou trois coups du petit pinceau; il termine par l’introduction jusqu’au tympan du bouton monté sur tige, qu’il fait tourner délicatement; c’est la phase la plus agréable, si l’on en juge par la mine de l’opéré, qui clôt à demi les1 yeux et dont la figure prend une expression de satisfaction béate.
Le complément du barbier-auricure, c’est le masseur en plein vent. Auricures et masseurs vivent en bons confrères, et le client passe de l’un à l’autre; après la barbe et le curage d’oreilles le massage, telle est la progression de la toilette annamite.
Le masseur commence par la face : il promène délicatement le pouce sur chacune des parties du visage du patient, secouant doucement le nez, plissant la peau du sourcil à plusieurs reprises entre le pouce et l’index.
pinçant légèrement le lobule de l’oreille pour y appeler le sang, massant lentement avec la pulpe du doigt le globe de l’œil sous la paupière fermée. Puis il descend aux mains, explore chacun des doigts en détail, en fait craquer toutes les jointures, passe à la peau des bras, du torse, des membres inférieurs, qu’il masse plus vigoureusement. 11 termine par un petit coup sec sur chacune des joues de l’opéré, qui a failli s’endormir presque et qui sursaute à ce signal.
Et maintenant, me direz-vous, à combien s’élèvent les frais de cette toilette annamite, tellement raffinée, tellement minutieuse qu’elle a duré près d’une demi-heure? J’ai vu mettre six sapèques en tout (environ cinq centimes) dans les mains des artistes, qui s’en sont montrés très satisfaits. Qu’en dites-vous, confrères d’Europe?
llAP.BlElt-AURICURE.
LES UOYS PORTEURS