LE REPIQUAGE DU RIZ
ou (leux pintes d’eau; mais il nous faut, bon gré mal gré, saisir l’aviron et ramer à tour de rôle pendant un ou deux milles, jusqu’à ce qu’il ait
repris complètement ses esprits. Heureusement, nous marchons dans le sens du courant et nous n’avons qu’à donner un coup de temps en temps pour nous maintenir au milieu de la rivière.
Sur les deux bords, une foule de paysans sont occupés aux travaux des champs: c’est la saison du repiquage du riz; des bandes de femmes, ayant relevé leurs grandes robes autour des reins, travaillent dans l’eau jusqu’aux genoux à planter les rizières; devant chacune d’elles, une petite sébile de bois Hotte sur l’eau; elle contient les plants qu’un gamin, complètement nu, leur distribue au fur et à mesure. La femme prend de la main gauche dans sa sébile une ou deux liges de ce jeune riz et le plante, par petites touffes régulièrement espacées, à l’aide d’un morceau de bois pointu qu’elle tient de la main droite.
Plus loin, un jeune indigène est occupé à irriguer son champ à l’aide d’un appareil très original : le sol de ce champ est un peu plus élevé (pie celui de la rivière; l’ouvrier puise l’eau avec une grande corbeille, de forme allongée, faite en treillis de bambous très serré, et dont l’intérieur est
enduit d’un mastic noirâtre; cette corbeille est fixée à l’extrémité d’un long bâton, qui lui-même est attaché par une corde au sommet d’un trépied de bambou. La longueur de la corde est calculée de telle façon que, lorsque l’ouvrier tire à lui la corbeille, celle-ci vient plonger dans l’eau; un simple mouvement de propulsion suffit pour porter l’appareil au-dessus de la rizière où il se vide tout naturellement. Grâce à cette disposition ingénieuse, les Annamites arrivent, sans dépenser beaucoup
APPAREIL SERVANT A AJW05ER LES RIZIERES.
REPIQUAGE DU RIZ.
de force, à renouveler très rapidement l’eau de leurs champs de riz.
Nous passons devant Tourane à la chute du jour; au moment où nous longeons les premières maisons du village, des sons d’instruments qui semblent partir du milieu de la rivière nous font interrompre notre dîner et sortir de la petite hutte en paille, située à l’arrière du sampan, où nous avons dressé notre couvert, Ce spectacle qui frappe nos yeux est tellement curieux que nous faisons stopper notre barque pour n’en pas perdre un détail; deux petits bateaux-paniers, accouplés bord à bord à l’aide de traverses en bambou, sont montés par des musiciens dont l’un bat du tambour, un autre du tam-tam, tandis qu’un troisième frappe l’un contre l’autre deux petits morceaux de bois semblables à des castagnettes. De grandes branches de bambou garnies de leurs feuilles sont plantées à chacune des extrémités des bateaux; rameurs et musiciens sont vêtus de blanc des pieds à la tète. Au milieu de l’une des barques se tient debout une vieille femme, également vêtue de blanc, qui chante sur un ton plaintif un air très lent en agitant une écharpe de soie; dans l’autre bateau sont entassés un grand nombre de ces petits objets en papier qui servent aux offrandes. Les rameurs manœuvrent de telle façon que les bateaux tournent constamment en rond très doucement. Quand le chant est fini, les bateliers s’arrêtent, et la vieille femme, prenant dans la seconde barque une belle jonque en papier, couverte de dorures, la place sur l’eau, y met le feu et l’abandonne au courant.
Mon boy nous donne l’explication de cette cérémonie singulière. La vieille femme en blanc a perdu, il y a quelques semaines, un de ses enfants qui s’est noyé, par un temps de grosse mer, en allant pêcher en dehors de la rade. Des camarades qui l’accompagnaient n’ont pu ramener son corps. Un devin, consulté pour savoir où il se trouvait, a répondu qu'il avait été enchaîné sous les eaux par les génies de la mer, furieux de ce qu’on avait osé troubler leur retraite. C’est pour conjurer la colère de ces esprits que la vieille femme, sur les conseils du devin, est venue au milieu de l’eau leur faire des invocations cl leur présenter des offrandes. Elle espère que les méchants génies se laisseront fléchir par ses prières el que les parents qui, depuis trois jours déjà, cherchent le corps au lieu du sinistre, pourront enfin le retrouver.
Quand nous accostons le Pluvier, il fait nuit noire; l’officier de quart
qui nous reçoit à la coupée nous prie de passer chez le commandant, qui a une communication importante à nous faire. Il est arrivé pendant notre absence une dépêche qui change toutes les dispositions prises à noire