LE GUET-APENS DE HUÉ
De temps en temps, le général de Courcy dévoré d’inquiétude monte, au risque de se faire tuer par un éclat d’obus, jusqu’au petit belvéder que supporte le toit de la Légation. 11 braque sa lorgnette sur l’autre bord de la rivière, vers l’angle nord de la citadelle où ses troupes sont enfermées. Pris entre ces hautes murailles comme dans une souricière, qui sait si nos pauvres soldats n’ont pas été exterminés jusqu’au dernier? Mais non, ces braves troupes ont pris au contraire l’offensive; passant sur le ventre des Annamites dont les milices, deux fois plus nombreuses, cherchaient à les cerner dans ce coin perdu de la citadelle, elles ont pris une à une chaque maison et, au jour, le drapeau tricolore, hissé à la place de l’étendard annamite tout en haut du grand mât qui domine les palais royaux, apprend du même coup au général de Courcy sa victoire, et la prise de la citadelle.
Depuis ce jour, les troupes françaises ne sont plus reléguées exclusivement dans le saillant nord. Elles se sont mises à l’aise, et occupent de nombreux points de la citadelle. La deuxième enceinte seule est réservée au roi qui en dispose à sa guise, sans qu’aucun Européen puisse y pénétrer contre sa volonté. Dong-Khanh est du reste un ami de la France, et les officiers qui tiennent garnison dans la capitale n’ont eu qu’à se louer de lui. Il leur a donné, pour y installer un mess, une belle maison en briques, bâtie dans un des plus jolis sites de sa citadelle; il a magnifiquement orné cette maison avec des tentures, des étendards, des meubles et des vases de prix tirés de ses palais.
Au retour de ma promenade, je vais visiter mes camarades dans leur installation princière; les salles de leur cercle forment un véritable musée plein d’objets rares et de meubles curieux. C’est l’heure de la musique; tous les officiers sont réunis sous la grande véranda en paille qui précède la case, pour entendre le concert que leur donne chaque jour la fanfare militaire. L’emplacement où se tiennent les musiciens n’est pas très éloigné des bâtiments du harem royal; les femmes de Dong-Khanh peuvent très facilement, si le cœur leur en dit, entendre les fragments les plus réussis de Mme Angot ou du Petit Duc.
En quittant le cercle des officiers, je longe le petit manège où, presque chaque jour, le roi vient passer quelques heures à chevaucher sur sa monture favorite. La piste forme un cercle complet qui n’a pas plus de quelques mètres de diamètre; elle est protégée contre la pluie par un toit conique monté sur un système de colonnes en bois. Plus loin, se trouve un champ de forme quadrilatère entouré sur les quatre côtés par un petit mur : c’est le Tich-Dien ou champ de la culture royale. Chaque année,
après avoir fait remuer la terre de ce champ par une équipe de cinquante hommes, le roi y fait conduire une charrue attelée de deux bœufs et s’y rend en grande pompe, suivi de toute sa cour, pour offrir un sacrifice à la terre et tracer quelques sillons de sa main royale. Celte cérémonie a pour but de montrer au peuple que l’agriculture est, de toutes les professions, la plus noble et la plus élevée. En cas d’empêchement majeur, le roi se fait remplacer par le prince héréditaire, quelquefois même par un haut dignitaire de la Cour qu’il veut honorer.
Chaque année la récolte du Tich-Dien est mise soigneusement à part, et le riz qui en provient est employé exclusivement aux sacrifices faits, à dates périodiques, aux mânes des ancêtres royaux.
Des gardes veillent en permanence autour du champ dont on ne peut fouler le sol sans attenter à la majesté royale et sans s’exposer à être, de ce fait, très sévèrement puni.
Je sors de la citadelle par la porte ouest et je regagne, en longeant l’enceinte extérieure, l’embarcadère où m’attend le petit sampan qui doit me ramener «à la Légation. Chemin faisant, je croise le palanquin d’un grand mandarin annamite. Tandis qu’au Tonkin et dans les provinces les fonctionnaires de premier rang et même ceux d’un grade moins élevé se font suivre de trois ou quatre parasols ouverts, ici, dans la capitale, les ministres et les princes eux-mêmes ne peuvent, par respect pour le roi, se faire accompagner que d’un seul de çès insignes de commandement et encore faut-il que cet unique parasol soit porté fermé.
Tout le long de l’enceinte extérieure. se tiennent de petits marchés où vont s’approvisionner les soldats et les domestiques des fonctionnaires; les cuisiniers du roi eux-mêmes viennent y choisir les mets qui doivent figurer sur la table du souverain ; mais ils ont, pour se les procurer, des procédés originaux qui ne sont pas toujours du goût des vendeurs.
Ces cuisiniers ou thuon-tlnenf) sont au nombre de cent. Chacun d’eux doit préparer un plat moyennant une rétribution de trente sapèques de zinc (environ quatre à cinq centimes) qu’on lui alloue à cet effet. Tous les matins ils se répandent sur le marché aux environs de la citadelle; lorsqu’ils trouvent sur un étalage un morceau à leur convenance, ils le prennent sans s’inquiéter du prix de revient et ils donnent au marchand les trente sapèques qui constituent l’allocation officielle. Quand, par exemple, ils voient un beau poisson qui coûte aux gens du peuple sept à huit tiens (soixante centimes), ils le prennent, coupent le meilleur morceau qu’ils payent trente sapèques et rendent le reste au marchand.