‹ Une campagne au TonkinChapitre 289 sur 299 · APPARTEMENTS PRIVÉS DU ROI · texte numérisé non relu

APPARTEMENTS PRIVÉS DU ROI

1 an annamite; pendant près d’un mois, les indigènes, riches et pauvres, vont cesser toutes leurs occupations et passer leur temps à boire, à manger et à se divertir; plus de commerce, plus de travaux des champs, plus de corvées ennuyeuses; grands et petits prendront leurs habits de lêle; les malheureux vendront leurs derniers meubles et s’endetteront pour trouver 1 argent nécessaire aux réjouissances. « Il faut, dit un proverbe annamite, bien commencer l’année, sous peine des plus grands malheurs. » Déjà les

ministères sont fermés ; à partir du vingt-cinquième jour du douzième mois, le gouvernement cesse l’expédition des affaires; plus de signature officielle, la boite des sceaux restera fermée jusqu’au onzième jour de la prochaine année. Les gueux, les danlan, comme on les appelle, ne se reposeront que pendant trois fois vingt-quatre heures; le reste du temps, ils serviront les riches; mais ils se feront payer cher : ils ne seront pas beaucoup pour travailler et ils pourront se montrer exigeants.

Toutes les portes sont déjà closes, la ville paraîtrait morte sans les pétards chinois et le son des instruments de musique. Bourgeois et mandarins font leurs visites en robes de cérémonie, ils échangent de grandes cartes rouges et des cadeaux. C’est fête aussi pour les enfants qui, en retour de leurs compliments et de leurs souhaits, reçoivent des sapèques enveloppées de papier rouge; il y a du rouge partout; c’est la couleur qui indique la joie. Devant chaque habitation, de grandes branches de bambou couvertes de leurs feuilles sont plantées dans le sol; il y a aussi des mats ornés au sommet de feuilles de cocotier ou de plumes de poule; le soir, on y accroche des lanternes de toutes les couleurs. Ces mâts sont dressés à l’intention des ancêtres et des parents morts. Il est en effet de croyance populaire que les âmes desaïeux reviennent chaque année visiter leurs familles et s’abriter sous leur toit pendant l’époque du Têt, c’est ainsi qu’on désigne les fêtes du jour de l’an. 11 faut bien que les défunts puissent reconnaître la demeure de leurs enfants; les mâts ont pour but de les arrêter et de les empêcher de passer outre.

Devant le seuil de chaque porte, les habitants ont tracé à la craie sur le sol des signes représentant des arcs et des flèches entre-croisés. Cette coutume a pour but de rappeler le combat du Bouddha contre les démons. Quelques indigènes ont même complètement obstrué la porte de leur case avec des cactus et des branches d’épines, afin d’empêcher les mauvais esprits de pénétrer et de venir troubler la fête. Sur le côte gauche du mur, en dehors de l’entrée, un petit autel a été dressé en l’honneur du génie chef des portes; on y brûle des bougies, des baguettes d’encens, et chez les riches on y offre des fleurs, des papiers dorés, des gâteaux et des mets renouvelés deux fois par jour.

Dans l’intérieur de la maison tout est transformé : les meubles ont été

changés de place; au fond de la cour, des guirlandes de fleurs et de papier sont suspendues en l’honneur du génie qui habile le puits. Des devins sont venus pour peser l’eau et on tirer des horoscopes; on place dans deux vases de même contenance deux quantités égales d’eau puisées l’une avant,

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