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LA PLAINE DES TOMBEAUX

l’autre après le jour de l’an ; si la première est trouvée plus lourde que la seconde, le devin en tire le pronostic de graves malheurs dont il faudra se garer pour l’année suivante.

Ce sont les domestiques qui sont les plus heureux pendant cette période de joie: on se garderait bien de leur faire un seul reproche; si l’on avait ce malheur, il faudrait, disent les indigènes, les gourmander toute l’année.

Durant le Têt, les Annamites se gavent de victuailles; ils font chaque jour trois grands repas dont une part est toujours soigneusement portée sur l’autel des Ancêtres. Enfin, dans la cuisine brûlent constamment des bâtons d’encens en l’honneur des trois génies qui habitent les trois pierres du foyer.

Depuis que les fêtes ont commencé, une foule d’indigènes sont occupés à faire la toilette des tombeaux. Il y a à Hué, du côté de la montagne du roi, une immense plaine couverte de sable et de cailloux où sont disséminées des milliers de lombes : les unes, formées d’un simple petit tertre dépassant à peine le niveau du sol, doivent appartenir aux gens du peuple ; d’autres, mieux ornées, entourées de murs et surmontées quelquefois d’une pierre carrée, renferment sans doute les restes d’un défunt d’un rang supérieur ; enfin dans certaines parties de cette nécropole, on a élevé de main d’homme de véritables collines, au sommet desquelles sont placés de riches mausolées abrités sous des bosquets de grands pins maritimes ; ces mausolées sont sans doute construits pour honorer la mémoire des princes ou des fonctionnaires de haut rang; le pin est en effet l’arbre royal. Rien n’est plus curieux que de voir, pendant cette période du Têl, la foule des ouvriers enlevant les herbes et peignant toutes ces tombes.

Le premier de l’an annamite tombe cette année le 18 janvier. Dès le malin, la ville présente une animation inaccoutumée : les mandarins, les princes suivis d’une nombreuse troupe de serviteurs, viennent, en costume de gala, dans la citadelle pour présenter leurs hommages au roi. De tous les côtés, les soldats de la garde royale, armés de lances ou de sabres, surveillent les abords de la rivière pour maintenir l’ordre parmi les nombreuses barques qui passent les fonctionnaires. Toutes les troupes françaises ont été mises sur pied pour faire la haie, depuis l’entrée de la citadelle jusqu’au palais, pendant l’audience solennelle que le roi va donner au général Prudhomme et au résident de France.

Dans la première cour de l’enceinte royale, le coup d’œil est vraiment féerique : de la porte N’go-Mon aux terrasses, les compagnies d’infanterie de marine, en grande tenue, le casque blanc en tête et l’arme au pied,

sont rangées sur deux lignes de chaque côté du petit pont qui conduit au palais. Le casque blanc qu’elles portent a donné naissance, de la part du ministère des Hiles, à des pourparlers sans fin : le blanc est la couleur du deuil et, dans ce jour de réjouissances solennelles, les mandarins du ministère jugeaient qn’il était d’un fâcheux présage pour l’année qui allait s’ouvrir. Depuis deux jours, le ministre envoyait au général estafette sur estafette pour le prier de modifier la tenue des soldats; mais celui-ci a tenu bon; les coiffes noires, par cette chaleur, auraient pn en effet déterminer des cas d’insolation.

Au centre des terrasses, le bataillon de tirailleurs tonkinois est massé sur deux rangs laissant entre eux un large espace pour le passage du général. Derrière les tirailleurs sont disposés, à distances égales, de petits blocs de pierre sculptée, portant chacun un caractère chinois; près de ces bornes commencent à se placer les mandarins de la cour. Ils se rangent suivant leur grade et le degré qu’ils occupent dans la hiérarchie : à gauche, sont les mandarins civils; à droite, les mandarins militaires. Tous ont revêtu le costume de grande cérémonie : longue robe d’étoffe de soie à larges manches, sanglée aux reins par une ceinture ornée de pierres de couleur, et agrémentée dans le dos par deux espèces d’ailes qui s’agitent à chaque pas; grandes bottes chinoises en étoffe noire, à épaisses semelles de feutre. Chaque mandarin tient à la main une sorte de sceptre d’ivoire recouvert au milieu d’une poignée de velours rouge; il est coiffé d’une espèce de casque ayant une vague ressemblance avec une mitre d’évêque. Ce casque se place par-dessus une résille en crin qui plaque fortement les cheveux contre les tempes et qui recouvre le front, dépassant légèrement l’extrémité inférieure de la coiffure; il est recouvert d’étoffe noire et enjolivé d’ornements dorés et de pierres de couleur. La forme du costume et de la coiffure est la même pour tous les mandarins, mais l’étoffe de la robe, les broderies dont elle est couverte, les ornements du casque diffèrent suivant les grades : sur la robe des mandarins civils est représenté le Pliong, sorte d’aigle aux ailes éployées; les mandarins militaires ont pour ornements des tôles de tigres. Dans le costume des mandarins subalternes, ces attributs figurent sur un carré d’étoffe porté en avant de la poitrine par-dessus une robe en soie bleu uni; le casque de ces fonctionnaires est très sobrement orné. Les mandarins de haut rang portent de magnifiques tissus brochés aux couleurs chatoyantes parmi lesquelles le vert domine. Ces tissus sont couverts de broderies; le casque enjolivé de dorures est orné de chaque côté de deux petites languettes d’étoffe rigide, ressemblant

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