‹ Une campagne au TonkinChapitre 291 sur 299 · FÊTES DU JOUR DE L’AN A LA COUR · texte numérisé non relu

FÊTES DU JOUR DE L’AN A LA COUR

à des ailes de libellules et sur lesquelles sont brodés des dragons.

Les princes sont groupés en avant des mandarins dans l’intérieur même du palais: ils sont revêtus de superbes robes rouges à reflets métalliques, couvertes d’une profusion de broderies. Aux angles des terrasses, et de chaque côté du palais, se tiennent des musiciens en costume rouge; les uns ont des instruments ayant la forme de hauthois; d’autres de grandes timbales placées devant eux sur un trépied. Près d’eux sont des soldats portant des parasols et divers attributs emmanchés dans de longues piques : des haches, des dragons, des masses, des mains de justice.

A droite et à gauche des terrasses, de gigantesques éléphants, richement caparaçonnés, ayant aux pieds des anneaux de métal, les défenses ornées de bagues curieusement ciselées, se tiennent complètemenl immobiles, portant sur leur dos une chaise dorée dans laquelle se tient un figurant couvert d’un splendide costume. Ce figurant, chargé de représenter les seigneurs tributaires de la couronne, accourus pour la cérémonie des provinces éloignées, est abrité sous un grand parasol jaune tenu par un serviteur qui est debout derrière lui, sur la croupe de l’éléphant.

Tout à coup un profond silence se fait dans la foule des mandarins et des soldats. Une musique, qui semble venir de très loin, derrière le grand palais dont les portes du fond se sont ouvertes, annonce l’arrivée du souverain. Les sons des instruments se rapprochent peu à peu; j’entends comme une marche au rythme étrange, dans laquelle revient constamment un motif langoureux et un peu triste modulé par des instruments aux sons très doux; on dirait un orchestre composé de flûtes, de violons et de guitares. Un cri aigu, prolongé, part du fond du palais, répété de proche en proche par des hérauts qui sont échelonnés depuis les appartements particuliers jusqu’aux terrasses, à travers la succession des couloirs et des avenues que le roi doit parcourir pour arriver jusqu’à son trône.

Voici le commencement du cortège : d’abord des gardes vêtus de rouge, ayant en tête des casques en carton laqué à grandes visières descendant sur la nuque, portant verticalement de très longs sabres enfermés dans des fourreaux de bois garnis de viroles d’argent; puis, des huissiers tenant des masses couvertes d’ornements bizarres; des serviteurs portant, suspendus à des manches très courts par des chaînettes de métal, des encensoirs dans lesquels brûlent des parfums. D’autres serviteurs ont des chassemouches en crins de cheval ; d’autres encore des étendards brodés, avec des bordures dentelées simulant des flammes. Tons ces gens s’avancent lentement, à pas comptés, et viennent se ranger de chaque côté du trône.

Enfin le roi paraît entre quatre serviteurs superbement vêtus qui tiennent au-dessus de lui quatre grands parasols jaunes. 11 porte un costume semblable comme forme à celui de ses mandarins, mais en soie jaune brodée d’or. Le jaune est la couleur royale; le souverain seul, en Annam, peut porter des étoffes de celte teinte et celui de ses sujets qui se permettrait de revêtir en public un costume de cette nuance, commettrait aux yeux des Annamites un crime de lèse-majesté immédiatement puni de mort.

Le roi est chaussé de grandes bottes chinoises toutes dorées; il tient en main un sceptre d’ivoire et il porte sur la tête un casque de même couleur que sa robe, orné de diamants, de perles et de topazes. Le King~Kanlt d’or, sorte de décoration enrichie de grosses perles et de brillants, est suspendu à son cou par une chaînette de même métal. Sur sa robe de cérémonie sont brodés, au niveau de la poitrine, les deux caractères chinois qui sont les emblèmes du bonheur et qui signitient : mille ans, mille vies!

Le roi Dong-Khanh est de taille moyenne; son teint mat, rendu plus blanc par le contraste de son vêtement jaune, fait ressortir deux grands yeux noirs très vifs et très doux, ombragés par des sourcils bien dessinés. Les traits sont réguliers; le nez est bien fait pour un Annamite; la bouche est seulement un peu grande et les lèvres légèrement lippues. 11 est absolument imberbe; il est jeune d’ailleurs : vingt ans tout au plus. 11 s’avance avec beaucoup de majesté, les traits immobiles, les yeux droits devant lui, comme s’il ne voyait pas. 11 monte très lentement les degrés de son trône et debout prononce à mi-voix quelques paroles qui sont immédiatement répétées par un crieur agenouillé à ses pieds.

A peine le roi est-il assis que soudain retentissent, à l’autre extrémité de l’enceinte, les joyeuses fanfares de nos clairons français. Le général I’rudhomme, ayant à sa droite le résident supérieur et suivi des officiers de sa maison militaire et d’une nombreuse suite de fonctionnaires et d’interprètes, vient de faire son entrée dans la première cour; il s’avance entre la double haie de soldats qui présentent les armes pendant que les clairons sonnent au champ. Au moment où il gravit l’escalier de la première terrasse, le roi se lève et, descendant majestueusement de son trône, il vient, abrité par ses quatre parasols jaunes, recevoir, à l’entrée de son palais, le représentant de la France. Le général lui adresse ses souhaits qui sont immédiatement traduits par l’interprète principal de la légation; le roi répond par quelques paroles aimables et le général se retire avec le même cérémonial qu’à l’arrivée.

AUDIENCE SOLENNELLE DONNÉE PAH LE KOI AUX REPRÉSENTANTS nE LA FRANCE

Tout n'est pas fini ; la cérémonie la plus intéressante pour nous va seulement commencer; les princes et les mandarins vont prononcer le serment de fidélité au roi, comme le prescrit la coutume à chaque renouvellement d’année. La foule des fonctionnaires s’est placée sur six rangs, face au palais. Sur un signe du Ministre des rites, tous se sont agenouillés et, le front dans la poussière, ont prononcé leur serment sur un Ion musical qui rappelle nos chants d’église. Trois lois ils s’agenouillent ainsi et, dans l’intervalle des prosternations, la musique du palais fait entendre dans le lointain sa même phrase langoureuse et triste.

Je suis profondément intéressé par celle scène d’un caractère particulièrement imposant : cette foule de mandarins, couverts d’étoffes chatoyantes qui resplendissent au soleil, s’agenouillant entre deux lignes d’éléphants immobiles, cette musique étrange, ces vapeurs d’encens qui flottent dans l’air, et tout là-bas disparaissant à demi dans la pénombre de la grande salle du trône, ce jeune roi de vingt ans, perdu dans ses vêtements jaunes, à la figure impassible comme celle d’une statue et qu’on adore à genoux comme un dieu, forment au milieu du cadre splendide constitué par les palais un spectacle inoubliable.

L’audience est finie et le roi vient de quitter la salle du trône. La foule des gardes et des fonctionnaires de rang inférieur s’écoule lentement. Les ministres, les membres de la famille royale, les mandarins de haut rang sont conviés par le roi dans le palais à un grand festin. Des gratifications et des récompenses seront décernées à ceux d’entre eux (pii ont mérité la faveur royale pendant l’année qui vient de s’écouler.

En revenant de la citadelle, nous passons, avant de rentrer à la légation, par les rues de Dong-Ba. Des préparatifs sont faits dans tous les faubourgs pour la cérémonie du soir. Vers. trois heures, le roi doit se promener en grande pompe et à visage découvert dans toutes les rues de la ville. 11 y a bien longtemps que les gens de Hué n’ont pas vu ce spectacle; autrefois les rois d’Annam se montraient au peuple de la capitale une fois chaque année, à l’époque du Têt; mais depuis la prise de la Cochinchine par les troupes françaises, le roi Tu-Due, devenu triste et morose, était demeuré confiné au fond de scs palais dont il ne sortait qu’en barque ou en palanquin fermé. La nouvelle cour n’a pas de raison pour bouder ainsi °u peuple et, dès la première année de son avènement, le roi Dong-Kbanh veut reprendre les anciennes coutumes de ses ancêtres.

A trois heures sonnant, un coup de canon parti de la citadelle annonce la sortie du souverain ; le cortège traverse la rivière sur le grand pont de

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