‹ Une campagne au TonkinChapitre 4 sur 299 · DE H AÏ- PH ON G A HANOÏ · texte numérisé non relu

DE H AÏ- PH ON G A HANOÏ

notre bateau, et une foule d’enfants, en costume d’archanges, nous poursuivent de leurs cris assourdissants :

« Ong quan! ong quan! sinon sapèque! (Monsieur, monsieur, donne un sou!) »

Les environs du fleuve paraissent être extrêmement giboyeux; à chaque instant, le bateau fait lever des bandes de bécassines, de canards sauvages et d’aigrettes blanches. Ces dernières ont un vol très curieux : elles tendent leurs longues pattes et leur grand cou sur une même ligne droite, si bien que, en les regardant d’un peu loin, elles font l’effet d’un bâton blanc garni de chaque côté d’une paire d’ailes.

L’équipage de notre petit bateau se compose seulement d’un quartiermaître de la marine et d’un pilote annamite qui tient la barre. Le cours de l’eau devient très sinueux, notre pilote est inquiet. Il est constamment à l’avant et sonde le fond avec un long bambou.

Nous venons de passer auprès de deux grosses jonques chargées de munitions et de troupes, qui sont échouées dans la vase. Elles attendent la marée qui chaque jour se fait sentir très haut dans le fleuve et qui viendra les remettre à flot. Ces arrêts forcés dans la boue sont chose commune dans ces parages.

La nuit vient très rapidement. Il n’y a pas de crépuscule au Tonkin; en une demi-heure il fait nuit noire. Une fois le bateau ancré solidement au milieu du fleuve, nous nous empilons à cinq dans une petite cabine qui ne mesure pas plus de 2 mètres carrés, et nous essayons de dormir, étendus sur le plancher, dans nos couvertures.

Le lendemain nous nous réveillons moulus et transis ; il tombe une pluie froide et fine qui nous transperce et nous gèle. On n’y voit pas à deux pas. Sur nos têtes, un ciel gris de plomb; sous nos pieds, les eaux rouge sale du fleuve. Tout cela est d’une tristesse navrante. Heureusement la pluie cesse et un rayon de soleil vient, en nous séchant, nous apporter un peu de gaieté. Le niveau de l’eau a encore baissé depuis la veille et notre pilote redoute un échouage ; il n’avance qu’avec une lenteur désespérante, stope à chaque coude du fleuve pour demander aux riverains des renseignements sur les passages dangereux. Heureusement que nous rencontrons tout le long du bord des indigènes occupés à pêcher à la truble ; enfoncés dans la boue jusqu’au-dessus des genoux, ils draguent le lit du fleuve pour y trouver de grosses crevettes et des crabes d’eau douce. Ces crustacés pullulent dans les rivières du bas Tonkin ; ils viennent sans doute de la mer et sont poussés par le flot à marée haute.

Nous comptions arriver à Hanoï h six heures du soir : nous jetons l’ancre à onze heures seulement. Nous avons mis deux jours pleins pour aller de Haï-phong à Hanoï. 11 est trop tard pour descendre dans la ville : nous allons dormir une deuxième et dernière fois dans notre étroite cabine.

Le jour avait à peine paru que nous quittions nos couvertures pour monter sur le pont du bateau et jouir du coup d’œil de la rade.

Le lleuve Rouge, dont la largeur atteint 1 kilomètre en face de Hanoï, présente. à cet endroit une berge élevée de 2 ou 5 mètres, d’un accès difficile. Sur celte berge, parallèlement au fleuve, court une allée bordée de badamiers, derrière laquelle nous apercevons les bâtiments de la Concession française, rangés côte à côte et presque sur la même ligne. C’est d’abord, tout à fait en aval, l’ancienne caserne d’infanterie de marine, grande bâtisse à deux étages dont on a fait un hôpital, puis de petites paillotes servant de magasins aux vivres. A côté s’étendent trois grands bâtiments à deux étages où logent le général en chef, l’état-major et le directeur des affaires civiles. Plus loin, en amont de la Concession, le rivage est couvert par un fouillis de cases en bambous d’aspect malpropre. De distance en distance émerge une petite pagode bâtie en briques, dont les murs blanchis à la chaux et le toit sculpté contrastent avec ces misérables huttes. Plus loin encore, toujours en remontant le cours de l’eau, et tout à l’extrémité de la ligne formée le long du bord du fleuve par les paillotes annamites, on voit un grand monument carré dont le toit en terrasse est surmonté d’un pavillon tricolore : c’est le bâtiment de la douane, distant d’au moins 1 kilomètre et demi de la Concession, qui forme l’extrême pointe de la ville au niveau du fleuve.

Le fleuve Rouge est très profond. Les bateaux peuvent être amarrés à quai, mais rien n’est installé pour atterrir, si bien qu’après avoir enfoncé jusqu’aux mollets dans une boue noire et gluante, nous manquons dix fois de nous rompre le cou en montant sur la berge par des marches d’escalier taillées, tant bien que mal, à coups de bêche dans la glaise.

Le quai de débarquement présente en ce moment une animation extraordinaire : plus de trois cents coolies indigènes sont employés au déchargement des bateaux qui arrivent à chaque instant de la haie d’Along, amenant des troupes ou du matériel. On leur a cousu, sur la loque rapiécée qui leur tient lieu de blouse, un petit carré blanc muni d’un numéro et d’une inscription indiquant le service auquel ils appartiennent (intendance, état-major, ambulances, etc.). Chaque coolie est porteur d’un

Page 1