‹ Une campagne au TonkinChapitre 36 sur 299 · LE TONG-DOC · texte numérisé non relu

LE TONG-DOC

ordre bref du tong-doc, un domestique se précipite au dehors et revient bientôt avec un sucrier rempli de poudre de sucre cristallisé, d’origine chinoise.

Des serviteurs circulent constamment autour de nous, portant de grandes théières de métal qui contiennent l’infusion fumante. Nos lasses sont à peine vidées qu’elles sont remplies de nouveau jusqu’aux bords, car, d’après les usages annamites, ce serait faire à l’invité un gros affront que de laisser vide devant lui un seul instant la tasse à thé qu’on lui offre. Entre temps, le porte-pipe du tong-doc présente à chacun de nous des cigarettes coniques faites avec du tabac opiacé récolté dans le pays.

Tout en fumant et en buvant mon thé à petits coups, j’examine la pièce où nous sommes. Au fond, sur un autel auquel on monte par deux gradins, une petite statue de la République, don du général Millot au gouverneur annamite, est placée entre deux grands dragons symboliques en bois sculpté qui ouvrent des gueules énormes. Je la montre du doigt au tong-doc, qui me répond en s’inclinant : « la, Ong Quan-Leun Lang-Sâ. (Oui, le grand mandarin français.) »

« Il croit que c’est le roi de France, me dit en riant mon ami l’interprète. On ne pourra jamais faire comprendre à ces Tonkinois ce que c’est que la République. Depuis cent ans les mandarins ont habitué le peuple à obéir à la cadouille; cent autres années s’écouleront avant que ce peuple, abruti par un pareil régime, se relève suffisamment non pas pour adopter nos idées sur le gouvernement de tous par tous, mais seulement pour en comprendre le principe. Et soyez certains que les mandarins ne feront rien pour l’y aider; au contraire. »

Devant le petit autel sont rangés les parasols du gouverneur et le glaive qu’on porte devant lui quand il sort dans la rue. A droite et à gauche, deux grands kakémonos en papier de riz représentent des oiseaux et des poissons peints avec une vigueur de touche et une perfection dans les détails que je n’ai pas encore rencontrées dans les œuvres annamites.

Le tong-doc est de moyenne taille; il paraît âgé de plus de cinquante ans; sa figure est restée jeune, comme c’est, la règle chez les Annamites, mais des fils d’argent commencent à se montrer parmi les épais cheveux noirs soigneusement relevés en chignon derrière la nuque, au-dessus de son turban de fin crépon de Chine. 11 a le teint blanc mat avec une pointe de jaune des Annamites de haute caste, le front bombé, le nez aplati, les mâchoires et les pommettes saillantes; ses yeux noirs, fendus obliquement, ont un regard assez vif qu’il sait fort bien voiler sous ses paupières

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