‹ Une campagne au TonkinChapitre 37 sur 299 · OPINION D’UN MANDARIN SUR UES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

OPINION D’UN MANDARIN SUR UES FRANÇAIS

abaissées quand il ne veut pas laisser deviner sa pensée. 11 porte une mouche et une moustache noires assez fournies; ses dents, très régulières et admirablement plantées, seraient superbes si elles n’étaient pas laquées en noir brillant, comme c’est la mode en Annam. Cette mode transforme la bouche des Annamites en une sorte d’hiatus noir que les officiers du corps expéditionnaire ont comparé, avec juste raison, à une bouche d’égout; elle a été pour nous la cause d’un étonnement profond à notre arrivée dans le pays, où elle existe depuis un temps immémorial et où elle est générale.

Si les Européens éprouvent une véritable répulsion pour les dents noires, les Annamites ne peuvent de leur côté supporter nos dents blanches. Pendant une fête donnée au palais du gouvernement à Saigon, un officier français s’approche d’un haut fonctionnaire annamite qui regardait danser les invités du gouverneur.

« Eh bien, grand mandarin, chuchote-t-il à son oreille, que dites-vous de nos Françaises?

— Je les trouve jolies, répond l’Annamite, seulement elles ont des dents de chien ! »

La conversation devient très animée entre le gouverneur de Hanoï et

M. G 11 faut encore une centaine de coolies pour transporter les vivres

des troupes pendant l’expédition de Bac-ninh; le tong-doc, qui nous en a fourni déjà plus de douze cents, prétend qu’il lui est impossible d’en trouver un de plus. M. G... insiste; les ordres du général sont formels. Le mandarin est très perplexe; il passe ses grands doigts dans sa barbe et jette des regards désespérés à ses deux acolytes, le quan-bo et le quan-an, qui tiennent leurs yeux baissés et enfoncent leurs mains dans leurs grandes manches en prenant l’attitude la plus innocente du monde pour ne pas se compromettre.

Le long-doc a replié sa jambe droite sous sa cuisse, si bien que son talon droit appuie sur le siège du banc où il est assis; j’admire une fois de plus la souplesse des jointures annamites. De temps en temps il se gratte furieusement le pied avec ses grands ongles, puis reporte ses doigts dans sa barbe. Au bout de quelques minutes de ce manège, sa figure s’éclaircit : il a trouvé une solution, il dit un mot au quan-bo, qui s’éclipse; un quart d’heure après, des soldats armés de lances apparaissent dans la cour; ils encadrent une centaine de pauvres diables à peine vêtus qui font une mine des plus piteuses : ce sont les coolies demandés.

M. G... tout rayonnant prend congé du gouverneur, qui nous reconduit jusqu’à la porte. Eu passant au milieu des nouveaux coolies, je ne

puis retenir une exclamation de surprise : dans le nombre je reconnais une bonne partie des prisonniers de tout à l’heure. Le long-doc a fait d’une pierre deux coups : il s’est débarrassé d’une centaine de malheureux qui le gênaient et qui lui coûtaient cher à nourrir, et en même temps il donne satisfaction au général.

Qu’on dise après cela que les Tonkinois ne sont pas de profonds diplomates!

BRODERIE TONKINOISE.

Page 1