CHAPITRE IV
PRÉPARATIFS DE DÉPART POUR BAC-NINH. — LE PARC AUX COOLIES. — LES EMPLETTES. — DIFFICULTÉS DU RAVITAILLEMENT DES TROUPES. - TRAVERSEE DU FLEUVE ROUGE. - L’AMBULANCE DE LA 1 r0 BRI¬ GADE. - LE PLAN DE CAMPAGNE. — MARCHE PÉNIBLE A TRAVERS LES RIZIÈRES. — ASCENSION EN
BALLON. — LES DIGUES. - CHEVAUX ET CAVALIERS INDIGÈNES. — CAMPEMENT DANS UN VILLAGE.
n f i n , nous allons partir pour Bac-ninh! Depuis huit jours les troupes
I J de la lre brigade, dont le quartier général est à Ilanoï, se concentrent dans la ville et dans les environs. Il en arrive de tous les côtés à la fois : par les roules, où l’on voit se dérouler de longues colonnes de fantassins, marchant deux par deux sur les digues étroites, et suivis par une armée de coolies qui portent les bagages et les sacs; sur les grandes canonnières en tôle d’acier fabriquées à Paris par la maison Claparède et apportées pièce par pièce dans les cales des bateaux qui ont amené les effectifs venus de France. Ces canonnières ressemblent à d’immenses chalands à vapeur; elles sont très larges et peuvent transporter jusqu’à 500 hommes; grâce à
leur faible liranl d’eau, elles risquent moins de s’échouer sur les bancs de sable, qui sont si nombreux dans les lleuves du Tonkin.
La citadelle et la Concession regorgent de troupes; on a été obligé d’en loger un peu partout aux environs de la ville, dans les grandes pagodes bâties en pleine campagne au delà des faubourgs.
L'arrivée de tous ces soldats produit dans les rues de Hanoï une animation extraordinaire : des plantons à cheval parcourent à chaque instant au grand trot la rue des lncrusleurs qui va de la Concession à la citadelle, de nombreuses bandes de coolies transportant des caisses et des ballots, traînant des canons, passent et repassent sous la conduite de soldats portant l’arme en bandoulière et les excitant de la voix et du geste : « Mao ! Maolen! (Vile! très vite!) »
Les officiers courent aux emplettes : il faut faire ses provisions de conserves, se procurer des vêtements amples pour la route, se munir du sala ko., ce grand casque en liège recouvert de toile blanche dont les larges bords préservent du soleil la nuque et les tempes et garantissent le cou contre les averses si communes dans ce pays. Avec tous ces. achats, les piastres de l’entrée en campagne fondent comme beurre an soleil !
Nous entrons par bandes dans tous les magasins sons la conduite d’un de nos boys, celui que nous avons reconnu à l’épreuve comme le moins lilou. 11 faut se méfier de tous ces Annamites : ils ont une façon si ingénieuse de vous voler! Les marchands du pays ne se gênent pas pour nous vendre leurs produits quatre fois plus cher qu’aux indigènes, et nos boys trouvent encore le moyen de prélever une dîme sur nos achats.
Au début, nous n’étions pas méfiants, et ces petits garnements nous conduisaient’ chez des commerçants auxquels ils avaient fait la leçon d’avance. Nous 11e connaissions pas encore leur langue; c’étaient eux qui demandaient et débattaient le prix de chaque emplette. Nous payions ingénument, et il arrivait souvent que nous donnions, sur la foi de notre boy, cinquante centimes ou un franc en trop par série d’achats. A la fin de la journée, notre domestique indigène retournait seul chez le marchand qui lui remettait fidèlement la différence entre le prix payé et le prix convenu.
Plus de 2 000 coolies ont été réunis pour transporter les vivres et les bagages de l’armée pendant l’expédition de Bac-ninh; j’ai donné dans le chapitre précédent une idée de la façon dont ils avaient été recrutés. Ils sont parqués, en attendant le départ, dans d’immenses paillotes en treillis de bambous, construites à la bâte par les soins du génie militaire, tout près de la porte de France, à l’entrée de la rue des lncrusleurs. Un tirail-