L’AMBULANCE DE LA 1" BRIGADE
porteur. Ainsi chargés, les Annamites marchent d’un pas élastique et rapide, analogue comme rythme à notre pas gymnastique. Ils vont très vite, le corps porté en avant, avec un mouvement latéral des hanches destiné à contre-balaneer les oscillations des paniers suspendus au bambou.
Ceux qui suivent le même chemin que nous prennent à travers champs aussitôt qu’ils aperçoivent la colonne. Ils se tiennent debout dans la rizière,
l’ambulance en marche.
à distance respectueuse, s’apprêtant à fuir à la moindre alerte; ils enlèvent leurs grands chapeaux et restent découverts pendant que les troupes passent; leurs petits enfants nous saluent en portant à leur front leurs deux mains jointes comme pour la prière, et en les abaissant ensuite jusqu’à la ceinture. Les ballons captifs excitent leur étonnement; ils se les montrent du doigt les uns aux autres en murmurant à mi-voix : « Tod , tod, ké-dênl (Joli, joli, les grandes lanternes!) »
Nous venons d’entrer dans une grande plaine couverte à perte de vue de rizières à demi submergées. La colonne s’est ralentie ; la marche est devenue très difficile. Les rizières nous apparaissent comme une série de rectangles bordés sur les quatre côtés par une digue en terre, faite de main d’homme; l’ensemble d’une rizière avec son rebord peut être exactement
comparé à une cuvette de photographe à demi remplie d’eau; si l’on se figure un grand nombre de ces cuvettes rangées bord à bord de façon qu’il n’y ait pas un pouce de terrain perdu, l’adossement des bords de deuxcuvettes voisines donnera la représentation des digues sur lesquelles marchent les cultivateurs indigènes pour aller de l’un à l’autre de leurs champs. Ces digues ne mesurent pas plus de 50 à GO centimètres de largeur et autant de hauteur; elles sont construites à frais communs par les propriétaires des champs mitoyens.
Outre ces petites chaussées, que j’appellerai digues de séparation parce qu’elles servent à limiter les propriétés voisines, il existe, entre les villages et sur les parcours les plus fréquentés, de grandes digues hautes de 1 ou 2 mètres, larges d’autant, qui sont élevées aux frais des villages et constituent les chemins vicinaux du delta. Il existe aussi des voies plus larges, plus faciles, mieux entretenues, qui portent le nom de voies mandarines et qui servent à relier entre elles les différentes provinces et les villes les plus importantes. Une de ces voies mandarines aurait pu nous conduire directement de Hanoï à Bac-ninh ; mais je viens de dire que l’ennemi avait échelonné sur cette route des fortifications tellement importantes et nombreuses (pie le général en chef avait préféré faire un détour et se jeter à travers champs, pour ménager le sang français.
Cette marche dans les rizières, sur des digues étroites, boueuses, glissantes, occasionne bien des fatigues à nos soldats : ils ne peuvent avancer <pie deux de front, et encore sont-ils obligés de se soutenir avec leurs fusils. Les pluies ont détrempé tous les chemins et rendu glissante cette terre glaise qui ne contient pas un caillou. Nos chevaux risquent à chaque instant de s’abattre et nous sommes obligés de mettre pied à terre pour les conduire par la bride; la colonne s’allonge d’une façon démesurée; nous ne faisons pas plus d’un kilomètre à l’heure. À chaque instant on s’arrête court : il faut combler une coupure de la digue, jeter un pont sur un ruisseau. On repart cahin-caha pendant dix minutes pour s’arrêter de nouveau. Celte fois, c’est un canon qui a glissé au bas de la digue et «pii est à moitié submergé dans la rizière; il faut le redresser comme on pourra : artilleurs et fantassins entrent bravement dans le champ de riz; ils ont de l’eau et de la boue jusqu’à la ceinture; ils hissent la pièce à bout de bras.
Les batteries d’artillerie ont une peine inouïe à suivre la colonne dans ces chemins difficiles : la plupart des canons sont placés sur les avanttrains et traînés par des coolies. La surface de la digue dépasse à peine de
quelques centimètres l’écartement des roues. Deux artilleurs sont placés l’un à droite, l’autre à gauche de chaque pièce, pour l’empêcher de dévier; ils marchent comme ils peuvent sur le plan incliné formé par les bords latéraux de la chaussée et repoussent de temps en temps la roue d’un vigoureux coup d’épaule. Mais les grosses pièces de 80 creusent dans la glaise des ornières profondes; les coolies refusent d’avancer. Eh bien, on se relayera. Soldats et artilleurs s’attellent au timon. Les braves gens! ils sont couverts de boue; ils ruissellent de sueur et d’eau; ils savent qu’il faut marcher quand même et ils tirent de toutes leurs forces.
L’eau des rizières près desquelles nous passons est très limpide; elle paraît cependant à peu près stagnante et recouvre toutes les racines des plants de riz. Malgré l’immense étendue de terrain ainsi noyée par des eaux dormantes, les fièvres intermittentes semblent être assez rares dans le delta. C’est probablement aux procédés de culture intensive employés exclusivement par les indigènes, que ces grandes nappes d’eau stagnante doivent de rester limpides et inoffensives. Les Tonkinois ne laissent pas un instant leurs terres en repos; ils font par an deux ou trois récoltes de riz ; à peine le champ est-il débarrassé de sa moisson que déjà le propriétaire le laboure et le herse pour y repiquer de nouveaux plants. A l’époque où nous sommes, le riz que l’on récoltera en mai ou juin émerge déjà de 15 à 20 centimètres au-dessus de la surface de l’eau; il s’élève en touffes droites et bien alignées, surmontées d’épis déjà formés.
J’ai obtenu l’autorisation de monter pendant une halte dans un des ballons captifs. A 100 mètres au-dessus du sol je jouis d’un spectacle admirable : à mes pieds, notre colonne de troupes pressée sur l’étroite digue serpente sur une étendue de 4 ou 5 kilomètres; à droite et à gauche, à perte de vue, s’étendent des champs de riz qui ondoient sous la brise; leurs rectangles bordés de petites digues forment à cette hauteur comme une immense mosaïque dont les fragments verts auraient été reliés entre eux par une sorte de ciment rougeâtre. Sur ce fond vert émeraude apparaissent de distance en distance de gros bouquets d’arbres d’une teinte plus sombre formés de bananiers, de bambous et de banians. Au milieu de ces bouquets, d’où émergent comme des panaches les longues tiges grêles des aréquiers, on voit poindre entre les branches les toits de paille d’un village annamite ou les pignons sculptés d’une belle pagode. Au second plan, le canal des Rapides apparaît comme un grand ruban d’argent; plus loin encore, à la limite de l’horizon, surgissent les grandes montagnes bleuâtres qui entourent Bae-ninh et qui sont à moitié masquées par la brume.