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LES PAVILLONS CHINOIS

Il est six heures du matin; le ciel se montre, connue toujours au Tonkin, gris et couvert; le soleil levant ne peut réussir à percer les nuages et à pomper les petites buées bottantes qui courent à la surface de l’eau et qui s’accrochent au rideau de bambous de l’autre rive.

Les bords du canal offrent l’aspect d’un vaste camp rempli de mouvement et de bruit comme une ruche bourdonnante : de tous côtés les troupiers vont et viennent affairés; les uns courent ramasser du bois mort; les autres escortent des corvées de coolies qui vont puiser l’eau au canal.

Les cuisines s’improvisent comme par enchantement; le café bout dans les grandes marmites de campagne, suspendues par un trépied de bambous au-dessus d’un feu de broussailles.

Les coolies, qui grelottent sous le froid du matin, se sont assis en rond autour du foyer. Us ont tiré des provisions de la longue bourse de toile qu’ils portent en sautoir autour du corps et qu’ils ne quittent jamais; accroupis sur leurs talons, leurs grands chapeaux coniques rejetés en arrière, ils mordent à belles dents dans leurs mottes de riz.

L’animation est aussi grande sur le canal : le pont avance à vue d’œil; les sapeurs ont disposé leurs barques bout à bout et, après les avoir solidement ancrées, ils les relient les unes aux autres avec des madriers et des planches. A l’un des coudes, les deux grandes canonnières, Eclaire t Trombe, surveillent les deux rives; elles se tiennent sous pression et prêtes à tout événement. De petits remorqueurs à vapeur vont et viennent constamment de l’un à l’autre bord pour transporter les bagages et les munitions.

A midi tous les préparatifs sont terminés et le passage de la colonne commence; mais ce n’est qu’à la fin de la journée que les troupes sont réunies sur l’autre rive. Nous bivouaquons dans les champs en attendant les ordres.

Le lendemain nous levons le camp sans bruit, à six heures du matin. On annonce que la journée sera rude.

A l’aide de nos lorgnettes nous découvrons les forts chinois perchés sur le haut des collines, comme des nids d’aigles, à 4 kilomètres à peine de l’endroit où nous avons passé la nuit. Avec les grandes lunettes de l’artillerie on distingue même leurs pavillons; ce sont de grands drapeaux ayant de 2 mètres à 2 m. 50 de côté et dont la hampe mesure 5 ou 4 mètres. Les uns sont carrés, les autres triangulaires. Leurs bords sont en général découpés en longs festons contournés; leur centre est souvent orné de

caractères chinois ou d’animaux fantastiques : tigres aux yeux verts, grands dragons ouvrant des gueules énormes.

Chaque escouade de vingt ou vingt-cinq hommes a son pavillon planté en terre à l’endroit qu’elle a choisi pour combattre. Les chefs de chaque compagnie, de chaque bataillon, de chaque régiment, ont également le leur, qu’ils fichent dans le sol au moment de l’action. De l’endroit où nous sommes, ces grands drapeaux, flottant au vent et couronnant le sommet des collines sur une étendue de plusieurs kilomètres, produisent un effet saisissant.

A onze heures nous arrivons au marché de Chi, gros bourg annamite bâti sur le bord de l’eau dans un endroit pittoresque. Nous déjeunons rapidement, au bruit du canon de la brigade Négrier qui attaque sur un autre point les lignes de Bac-ninh, puis nous quittons définitivement le canal des Rapides pour prendre à gauche à travers champs.

Nous ne tardons pas à déboucher dans une grande plaine couverte de rizières, au bout de laquelle se dressent les collines du Trong-son. Ces collines forment comme deux gigantesques étages; elles sont couronnées par des forts au-dessus desquels s’agite une forêt de pavillons dont les étoffes de couleurs vives et variées resplendissent au soleil.

En avant du massif principal, deux monticules surmontés d’ouvrages en terre semblent placés dans la plaine comme deux sentinelles avancées. L’artillerie prend immédiatement position et commence le feu sur ces ouvrages. Je fais partie de la section d’ambulance envoyée à l'avant-garde et j’assiste au combat comme à un spectacle.

Le feu de l’artillerie a cessé; les troupes se déploient en silence dans la rizière; elles forment deux grandes lignes qui s’avancent parallèlement en faisant onduler les touffes de riz : à droite, l’infanterie de marine semble une grande bande noire tracée au cordeau ; à gauche, les turcos, alignés comme pour une parade, marchent ayant de l’eau jusqu’au ventre et tenant au-dessus de leurs tètes, de peur de les mouiller, leurs fusils qui reluisent au soleil; ils s’avancent lentement, posément, comme à la manœuvre. Tout à coup les sommets des monticules se couronnent de fumée : c’est l’ennemi qui reçoit nos troupes avec des feux de salves. Les clairons sonnent de toutes parts l’assaut; marins et turcos gravissent en courant les pentes et culbutent tout sur leur passage. Les Chinois se sauvent de tous côtés, abandonnant leurs pavillons; on les voit descendre rapidement l’autre versant des collines cl fuir en désordre dans la direction de Bac-

ENTRÉE DANS BAC-NINIf.

ninh. A quatre heures et demie du soir, le pavillon français flotte sur la plus haute cime du Trong-son.

Cette nuit-là nous avons couché dans une belle pagode de village; j’ai établi le brancard d’ambulance qui me sert de lit de camp sur l’autel même de Bouddha, et deux gigantesques statues de mandarins en costume rouge et or ont monté toute la nuit la garde à mon chevet.

A peine le jour a-t-il paru, que nous sommes réveillés par un planton du général qui apporte l’ordre de marche au médecin-chef. Nous apprenons que l’ennemi a complètement abandonné sa ligne de défense, du Trong-son au Song-cau, et qu’il est en retraite sur Bac-ninh; le général de Négrier a opéré son mouvement tournant; il occupe les hauteurs de Dap-cau qui commandent la route de Bac-ninh à Lang-son.

En route dès cinq heures, nous marchons très vite. Tout à coup un cavalier courant ventre à terre, de la droite à la gauche de la colonne, nous annonce la prise de Bac-ninh par le général de Négrier. Au reçu de cette nouvelle, on accélère encore la marche pour que la colonne puisse prendre ses cantonnements à Bac-ninh le soir même.

Nous rencontrons près d’un village fortifié, incendié la veille, une vingtaine de cadavres de soldats chinois abandonnés dans la rizière; ils portent tous le costume de l’armée régulière de Chine : large pantalon leur allant jusqu’à mi-jambes ; vareuse de même couleur, à manches très larges bordées de velours noir, à col se boutonnant sur le côté. Leurs pieds nus sont garantis par des semelles en paille de riz tressée; ces semelles sont fixées sur le cou-de-pied par un système de cordelettes entre-croisées et remontant jusqu’au-dessus des chevilles. Le grand chapeau à larges bords, fait en paille de riz, qui complète ce costume, a roulé à côté des cadavres dans la boue. Les morts ont été dépouillés de leurs armes; ils portent sur la poitrine et dans le dos deux gros ronds de calicot blanc, séparés en deux moitiés par un trait rouge; dans ces ronds blancs sont inscrits des caractères chinois indiquant le lieu d’origine de l’homme et le nom du régiment auquel il appartenait. Tous ces morts faisaient partie d’un régiment du Kouang-si; ils étaient sous les ordres du général chinois Tien-Huc dont le pavillon de commandement, en soie rouge ornée de caractères bleu foncé, a été retrouvé dans la citadelle de Bac-ninh au moment de la prise de la ville.

Nous faisons notre entrée dans Bac-ninh le 15 mars à sept heures du soir. 11 fait nuit noire; les rues sont encombrées de débris et remplies par les soldats de la brigade Négrier, qui occupe la ville depuis hier. De petites

lanternes sont placées à chaque carrefour ; leur lumière fumeuse et tremblotante nous permet à peine de nous diriger à travers les ruelles étroites, bordées par de pauvres maisons basses faites en terre gâchée et recouvertes de paille. C’est presque à tâtons que nous arrivons au logement qui nous a été préparé dans la Citadelle.

Le lendemain, aussitôt qu’il fait jour, je sors de dessous ma moustiquaire. Je suis arrivé la nuit et sans rien voir, j’ai hâte de connaître notre installation.

Nous sommes dans un immense bâtiment en briques au milieu duquel se dressent de grandes et massives colonnes en bois de teck; ces colonnes supportent la charpente de la toiture recouverte en tuiles rouges. Le jour entre à peine, car les murs ne sont percés d’aucune fenêtre, et le toit, très bas, s’avance de 1 m. 50 au-dessus de la porte d’entrée. Le sol, boueux et à peine battu, dégage une odeur de riz fermenté et de moisi; je trouve par terre de grosses chaînes, dont une des extrémités est scellée à la muraille et dont l’autre se termine par un anneau de fer. Ce lieu servait sans doute de prison, car voici, à côté des chaînes, des planches de bois percées de trous, semblables à celles que j’ai vues à Hanoi en visitant les cachots du tong-doc. Près d’une chaîne je découvre sur le mur des traces de sang et, par terre, un énorme paquet de cheveux arrachés; quelque drame s’est déroulé là. Plus loin, dans un coin, des marmites sont renversées et brisées; le riz cuit dont elles étaient pleines s’est répandu sur le sol. C’est sans doute le repas qu’on allait distribuer aux prisonniers et qu’on a laissé là pour fuir plus vite. Des légions d’énormes rats, en train de dévorer le contenu des marmites, s’enfuient à mon approche en dégageant une forte odeur de musc. Une des moitiés de la salle est occupée par des moustiquaires blanches disposées en deux rangées bien alignées au-dessus des lits de camp où dorment mes camarades. En les regardant dans l’ombre, on croirait voir les rideaux blancs d’un dortoir de pensionnat.

De la cour de l’ambulance je découvre la grande tour octogonale qui s’élève au milieu de la citadelle et sur laquelle flotte depuis hier le drapeau français. Auprès de celle tour sont massés les magasins à riz; ce sont de grands hangars fermés de toutes parts et recouverts de tuiles rouges; au milieu de leurs toits bas et longs s’élèvent les pignons contournés et le faîte orné de grandes chimères de la pagode royale, où loge en ce moment le général Millot. Près de la pagode, dans une cour ombragée par de grands pins maritimes, sont rangés les trophées que le général de Négrier a conquis sur l’ennemi; il y a des fusils et des armes blanches de tous les modèles:

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