‹ Une campagne au TonkinChapitre 55 sur 299 · COOI.1E VETU DE SON MANTEAU DE FEUILLES · texte numérisé non relu

COOI.1E VETU DE SON MANTEAU DE FEUILLES

chacune des extrémités de ce bois, passent, Tune adroite, l’autre à gauche de l’animal, pour aller s’attacher au timon. La main droite du laboureur appuie sur le soc de la charrue, tandis que de la gauche il dirige l’attelage, en tirant sur une longue ficelle fixée par un bout dans un trou fait au naseau du bœuf. Les grands buffles au poil gris fer, aux longues cornes recourbées et très pointues, ont un aspect sauvage. Quand nous passons trop près d’eux, ils s’arrêtent pour nous fixer avec leurs gros yeux farouches,

lèvent, leur museau couvert d’une écume blanche et se campent sur leurs quatre pattes comme s’ils voulaient nous charger. Un mot bref de leur conducteur leur fait baisser la tète et reprendre le labourage. L’Annamite est très doux pour ces utiles auxiliaires; jamais il ne les frappe: au contraire il leur parle comme à des amis, leur prodiguant les mots tendres et les encouragements.

De distance en distance on trouve, le long de la voie mandarine, des marchands de comestibles, de légumes et de fruits installés sur le bord du chemin, soit en plein air, soit sous de petites cases en paillotes dont un des côtés est relevé au-dessus du toit en forme d’auvent. Le voyageur s’assied devant la boutique sur un banc de bois placé à cet effet; sur le comptoir, les mets tout préparés sont disposés devant ses yeux dans de petites soucoupes en porcelaine bien propres. Il peut faire son choix entre des morceaux de canard rôti à cinq sapèques le plat, de grosses crevettes à une sapèque la paire, des crabes, des poissons frits à l’huile de sésame, du porc rôti à la broche, découpé en petits morceaux et dressé sur de la salade de pourpier, de la purée faite avec de la farine de pois de Chine, de grosses fèves de marais à la saumure, etc., etc. De petites baguettes de bois sont placées sur les soucoupes : ce sont les cuillers et les fourchettes des indigènes. Toutes les viandes sont découpées à l’avance en menus morceaux, car les Annamites ne se servent jamais de couteau en mangeant.

Un Tonkinois peut faire un excellent dîner dans un de ces restaurants moyennant trente sapèques de zinc qui équivalent à peu près à trois centimes de notre monnaie. A ce prix, on lui servira successivement : deux plats de viande, une tasse de bouillon qu’il prendra avec une petite cuiller en porcelaine à manche court et recourbé; enfin un ou deux bols de riz cuit à l’eau qu’il mangera en plaçant la tasse près de ses lèvres et en poussant avec ses baguettes le riz dans sa bouche grande ouverte.

Après s’ètre curé minutieusement les dents avec un éclat de bambou, il ira à côté, au petit débit de thé qui avoisine toujours la boutique du restaurateur. Là, comme il n’a rien bu pendant tout le repas qu’il vient de faire, il s’offrira pour deux sapèques une on deux tasses d’une infusion de thé vert récolté dans le pays, qu’il fera suivre au besoin, mais très rarement, d’une cuillerée de vin de riz; il trouvera sur le comptoir une pipe à eau à très petit fourneau dans laquelle il mettra une pincée de tabac opiacé tiré de sa ceinture; il humera une ou deux bouffées, puis se remettra en route en mâchant une chique de bétel. Il aura admirablement dîné.

Mais il faut être riche pour s’offrir cette dépense; nos coolies font beaucoup moins de frais pour satisfaire leur appétit et varier leur ordinaire; ils s’adressent aux petits marchands ambulants qui sont venus, apportant leurs marchandises sur leur dos aux deux extrémités d’un long bambou. Ceux-ci sont accroupis en plein air, devant les paniers ronds qui contiennent le plat du jour, les fruits et les pâtisseries. J’en vois qui vendent des choses étranges : l’un débite par tranches un gâteau fait avec du sang coagulé; un autre détaille au couteau un morceau de gélatine légèrement sucrée ou du vermicelle transparent qui ressemble à de la colle.

Les Chinois avaient construit, pour défendre la route mandarine, un certain nombre d’ouvrages en terre dont quelques-uns sont très remarquables. Je viens d’examiner en détail une de ces défenses qui se trouve près du village deDinh-ban, sur le bord du canal des Rapides, à 100 mètres environ de la digue que nous suivons. Elle se compose d’une muraille en terre haute de 2 mètres; cette muraille, percée de nombreuses meurtrières, est recouverte de mottes de gazon formant toiture et destinées à la préserver des atteintes de la pluie; elle s’étend, en forme de ligne brisée et parallèlement à la route, sur une longueur d’environ 20 mètres. Pour en défendre les approches, on a creusé en avant un remblai suffisamment élevé pour abriter une deuxième ligne de tireurs à genoux.

Pendant les 55 kilomètres qui séparent Bac-ninh de Hanoï, la roule traverse une interminable plaine de riz. Les arbres sont rares : à part l’inévitable bambou dont les haies touffues et épineuses entourent et protègent les villages, on ne rencontre guère que d’immenses banians dont le feuillage sombre ombrage les pagodes ou les lieux consacrés, et des flamboyants dont les. grandes fleurs d’un rouge de sang commencent à s’ouvrir dans cette saison. Les Annamites professent une grande vénération pour le banian, qu’ils appellent l’arbre de Bouddha ou l’arbre des Pagodes. Ils affirment que les mille esprits subtils, sylphes, lutins ou farfadets, dont leur imagination superstitieuse peuple les espaces de l’air, viennent se reposer sous son ombre. Certains de ces esprits sont fantasques, facilement irritables et toujours disposés à jouer de méchants tours au malheureux voyageur qui passe à leur portée. Pour conjurer le danger, on place sur un petit autel de pierre, dans l’endroit où habite le malin esprit, un vase rempli de cendres dans lequel les voyageurs plantent des baguettes d’encens allumées; d’autres foison suspend aux branches un pot contenant de la chaux éteinte.

En rentrant à Hanoï, nous sommes surpris des changements qui se

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