LA DOUANE
uniforme spécial. C’est avec ce personnel restreint qu’on essaye de faire la police commerciale d’une ville de plus de cent mille habitants. Maigre son zèle, il ne peut être partout. Pour juger de son insuffisance au point de vue numérique, il suffit de se rappeler que Hanoï occupe avec ses faubourgs un carré de 5 kilomètres et plus de côté; aussi les douaniers se contentent-ils de surveiller le lleuve Rouge. Ils ont à leur disposition un petit sampan et une équipe de rameurs; dès qu’un bateau arrive devant la douane, il doit jeter l’ancre; un employé monte sur le sampan et va vérifier la cargaison ; le droit à payer est établi proportionnellement à la valeur des marchandises. Il arrive souvent que l’employé français ne connaît même pas de nom ces marchandises : ce sont des plantes médicinales, dont la valeur varie à l’infini et dans des proportions considérables, ou bien des produits comme la cannelle, les griffes de tigres, les peaux d’oiseaux, dont il est très difficile d’établir le prix de vente, même approximatif, quand on n’est pas au fait des coutumes et des habitudes du pays. Comment, dans ces conditions, imposer un droit ad valorem ! Il doit y avoir forcément bien des erreurs. Et puis rien n’empêche les négociants chinois ou annamites d’arrêter leurs jonques à 2 kilomètres en amont ou en aval de la ville, de débarquer leurs marchandises et de les faire entrer pendant la nuit, puisqu’il n’y a personne pour surveiller les routes.
Néanmoins, malgré les lacunes énormes de son organisation, la douane tonkinoise rapporte encore, bon an mal an, deux millions de francs, dans une période de guerre, pendant que les pirates annamites et chinois battent la campagne et pillent les arroyos. D’après cela, on peut supputer quels seront les bénéfices quand la tranquillité sera revenue dans le pays, et quand la grande voie du Meuve Rouge, débarrassée des bandits qui l’exploitent, pourra être définitivement ouverte au commerce, depuis Haïphong jusqu’à Lao-kai.
Nous allons tourner derrière le bâtiment de la douane et prendre la rue de la Saumure. On y entre par une vieille porte qui faisait autrefois partie de l’enceinte fortifiée de la ville et dont les murs en briques ont bien 2 mètres d’épaisseur. Les façades des hautes maisons, dont les toits s’étagent les uns au-dessus des autres comme des gradins, sont complètement privées de fenêtres; elles sont pourvues de grands appentis en treillis de bambous qui masquent en partie les portes et s’avancent tellement sur la rue, qu’il ne reste plus entre eux qu’une voie étroite dans laquelle se presse la foule et où nos coolies sont obligés de ralentir le pas.
Tel était, avant l’arrivée des Français, l’aspect de presque toutes les rues
de Hanoï. Il fallait <|ue le roi, qui la traversa il quelquefois, pût s’y promener sans que Sa Majesté fût exposée aux regards des profanes. Voilà pourquoi les façades des maisons devaient être aveugles, pourquoi aussi les portes, qu’il fallait clore aussitôt que les coureurs annonçaient l’approche du souverain, étaient à l’avance dissimulées et masquées par de grands auvents en bambous.
C’est dans la rue de la Saumure que sont installés les marchands de conserves et de nuoc-mam. A l’étalage des magasins sont suspendus en longs chapelets des centaines de canards désossés, fumés et tapés; des files de poissons de mer, préparés comme des harengs saurs, sont attachées aux poutres du plafond, et d’énormes jarres de nuoc-mam répandent par toute la rue leur odeur nauséabonde.
Le nuoc-mam est une sorte de bouillie d’un gris violet, fabriquée avec des poissons fermentés. Les Annamites l’emploient dans tous les repas pour relever le goût des mets et pour stimuler l’appétit, identiquement comme nous nous servons de la moutarde. Dans le nuoc-mam entrent cinq ou six variétés de poissons qui se pèchent au Tonlé-sap, ou Grand-Lac, situé sur la frontière du Cambodge et du royaume de Siam. Plus de quatorze mille Annamites s’y rendent tous les ans pour cette pêche.
En sortant de la rue de la Saumure, nous prenons parla rue des Cordiers et nous nous orientons à travers un labyrinthe de voies étroites pour arriver jusqu’à la rue du Change. Dans ces ruelles gîtent une foule d’ouvriers et de commerçants; trop serrés dans les misérables cases où ils s’abritent à deux ou trois ménages, ils encombrent la voie publique avec leurs étalages et leurs métiers.
Les Européens s’aventurent rarement dans ces vieux quartiers. Quand par hasard il en vient un, les ménagères se précipitent immédiatement sur le pas des portes pour voir passer l’étranger; ce sont des conversations sans fin entre voisines, entremêlées d’éclats de rire aussitôt étouffés : « Voyez ce grand diable rouge! Faut-il qu’il soit vieux pour avoir une aussi longue barbe! Il a une peau qui ressemble à celle d’un porc raclé! Regardez ces deux imbéciles qui suent sang et eau pour traîner ce gros bœuf! » Les quolibets continuent bien longtemps après qu’on est passé.
La rue du Change est une des plus belles de Hanoï; comme son nom l’indique, elle est habitée par les changeurs; ces derniers sont assis les jambes croisées dans leurs boutiques, devant une pile de sapèques et un petit, coffret laqué qui leur sert de caisse.
La sapètjue annamite est une monnaie ronde, d’un diamètre un peu plus