‹ Une campagne au TonkinChapitre 80 sur 299 · LE BÉTEL ET LA CHIQUE · texte numérisé non relu

LE BÉTEL ET LA CHIQUE

et laborieuse, habituée à obéir; de l’autre, un sol d’une fertilité inouïe, depuis longtemps défriché et cultivé, ne demandant qu’à produire; en faut-il d’avantage pour édifier une colonie prospère?

Au moment d’une balte, quelques-uns de nos coolies cherchent à s’esquiver comme toujours à la sourdine. Je les suis de l’œil et je les vois disparaître dans un champ qui borde la route; ils ont découvert une plantation de bétel et ils s’empressent d’aller renouveler leurs provisions. Le poivrier-bétel est une plante grimpante qu’on élève en la faisant monter autour de tuteurs en bambous; un champ de bétel ressemble un peu à une boublonnière de nos pays. Les

pour en récolter les feuilles, qui sont larges, eordi formes, et qui entrent dans la composition de la chique en usage courant parmi eux. La culture du bétel est très difficile; elle exige un terrain d’une composition spéciale, une orientation convenable, enfin des soins de tous les instants. La plante ne commence à rapporter qu’au bout de trois années de culture. En revanche , ses feuilles se vendent cher :

à Hanoï elles valent environ un centime pièce; c’est ce qui explique l’empressement que nos coolies ont

. s ii n • . . JEUNE FILLE ANNAMITE DONT LES LÈVRES SONT GONFLÉES

mis a aller en taire provision. PAR l’usage ru bétel.

La préparation de la chique est

assez compliquée. Justement voici nos voleurs revenus près de leurs bambous; chacun d’eux a rapporté un petit paquet de feuilles soigneusement choisies parmi les plus larges et les mieux venues; l’occasion est bonne pour les regarder faire.

J’en vois un qui s’assied près de moi et qui dispose sur ses genoux tous ses accessoires : un couteau pour couper l’arec, une grande aiguille et un étui gros comme un dé à coudre qui contient un lait de chaux. J] prend une feuille et il l’étale sur la paume de sa main gauche. Après avoir plongé l’aiguille dans la chaux, il l’essuie à plusieurs reprises sur cette feuille, puis il lire de sa ceinture un fragment de noix d’arec desséchée et une

Annamites cultivent cette plante

racine d’un rouge de sang, dont il coupe un petit morceau. Il place les fragments d’arecet de racine sur la feuille, qu’il enroule autourd’eux de façon à former un paquet gros comme l’extrémité d’un doigt : la chique est faite.

Cette préparation jouit d’une grande vogue, non seulement au Tonkin, mais dans toute l’Indo-Chine; il n’y a pas un Annamite qui n’en fasse un usage constant; le mandarin, la femme de la haute classe en promenade ou en visite, se font suivre par un domestique portant un crachoir de cuivre et une boîte à bétel richement décorée qui contient tous les instruments nécessaires pour préparer la chique. Certaines femmes portent, attaché «à la ceinture, un trousseau formé par ces instruments, dont chacun est suspendu à une petite chaînette d’argent. L’ouvrier (|ui se rend au travail, le coolie qui passe dans la rue, son bambou sur l’épaule, et jusqu’aux enfants de douze à quinze ans, ont chacun entre les dents, à toute heure du jour, une chique qu’ils ne quittent guère que pour manger ou pour dormir. La vieille femme dont les dents déchaussées et branlantes ne peuvent plus mâcher l’arec a près d’elle un petit mortier en cuivre dans lequel elle réduit la noix en poudre, et, grâce à cet artifice, elle peut continuer son passe-temps favori. Deux commerçants ne traitent pas une affaire sans s’offrir au préalable une chique de bétel; un fonctionnaire ne vous reçoit jamais en visite sans vous présenter sa boîte à chiquer.

I ne coutume aussi générale doit avoir sa raison d’être. Quand on interroge un Annamite à ce sujet, il répond : « Le bétel rafraîchit la bouche, calme la soif et empêche la faim ». J’ai voulu en essayer, moi aussi, et je dois dire que la mastication du bétel est assez agréable; elle donne une sensation de fraîcheur et paraît avoir sur la faim le même effet que la coca.

La chique produit à la longue une sorte de gonflement des lèvres; elle teint les dents en rouge brun et elle en attaque l’émail.

Il tombe une petite pluie fine et continue qui détrempe tous les chemins. Nous avons été obligés de descendre de nos montures qui glissent et s’abattent à chaque instant. Nos coolies se cramponnent de toute la force de leurs pieds nus pour ne pas tomber .avec leurs bambous et leurs charges. L’eau ruisselle par tous les plis de nos vêtements et de nos salakos; les troupiers baissent la tête sous l’averse et s’avancent silencieusement à travers les flaques d’eau et de houe. Un brouillard épais nous enveloppe de tous côtés, masquant le paysage; les gros nuages gris (pii couvrent tout le ciel semblent tellement bas qu'on dirait qu’ils vont nous choir sur la tête.

Je reçois l’ordre de partir en avant pour faire le logement de l’am-

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