ARRIVÉE A DONG-LAU
bulance. Il me faut galoper pendant 5 kilomètres pour rejoindre l’avantgarde; je pars d’un train d’enfer, au risque de me rompre le cou, et je trouve la tète de la colonne arrêtée devant le village de Dong-laü, où nous devons cantonner. Les habitants de ce village ont élevé, en travers du chemin et devant chaque porte d’entrée, de véritables barricades faites avec des mottes de terre, des pieux et des branches d’épines. Nos sapeurs travaillent à la hache pendant une demi-heure pour nous frayer un chemin, par lequel nous passons avec grande difficulté et un à un. Toutes les maisons sont à peu près désertes; il ne reste, comme d’habitude, que quelques vieilles femmes, des chiens et des porcs.
J’erre à l’aventure, mon revolver à la main, à travers un vrai dédale de ruelles tortueuses bordées par d’épaisses haies de bambous. Mon ordonnance me précède, armé d’une hache; il me taille à grand’peine un passage dans les clôtures qui entourent les maisons. Après une demi-heure de recherches à travers toutes sortes de circuits et de détours, nous arrivons au bord d’une petite mare, en face d’une jolie pagode bâtie sur un tertre verdoyant. Nous heurtons sans résultat contre la porte fermée de la pagode; mon ordonnance l’enfonce d’un coup de hache; nous sommes chez nous.
Nous mettons tunique à terre, pour procéder, comme toujours, à un vigoureux coup de balai. Mon soldat veut repousser du pied un las de loques rapiécées qui gisent dans un coin; mais, à sa grande stupéfaction, le tas s’anime, les loques s’agitent : il en sort une vieille femme dont la figure toute ridée est convulsée par la peur, dont les yeux grands ouverts se fixent sur nous avec une expression d’épouvante. Elle joint ses mains tremblantes et murmure d’une voix cassée : « Lai-O! Lai-O! » ce qui veut dire « Pitié! Pitié! »
Je la rassure tant bien que mal à l’aide de quelques mots d’annamite que je connais déjà. Mon ordonnance, voyant qu’elle meurt de faim, lui tend un de ses biscuits de troupe; la pauvre vieille se précipite dessus et essaye de mordre, mais ses dents branlantes ne peuvent pénétrer dans la croûte dure. Alors mon troupier écrase le biscuit sur une grosse pierre, en délaye les fragments avec un peu d’eau puisée à la mare, et offre cette soupe à la vieille femme, qui la dévore gloutonnement.
L’ambulance a rejoint sur ces entrefaites. Nous procédons à une installation complète, car nous devons séjourner deux jours à Dong-laü, en attendant que l’on ait refait les routes, fortement endommagées par la pluie, et que le général de Négrier ait rejoint avec sa brigade le poste qui lui est assigné pour l’attaque de Hong-hoa.
Nous nous sommes divisés en deux groupes, pour aller plus vite : les uns parlent avec une équipe de coolies pour chercher le biscuit et les vivres au convoi arrêté à l’entrée du village; les autres surveillent les infirmiers qui installent les malades sur des brancards dans le bâtiment le mieux disposé et le plus convenable de la pagode. On organise le campement des coolies; ceux-ci se sont déjà construit de petites huttes avec des bambous et des nattes qu’ils se sont procurés je ne sais où; beaucoup d’entre eux, profitant du moment où notre attention était distraite par les détails de l’installation des malades, se sont répandus dans le village pour piller. Nous les voyons revenir avec une charge de bibelots et de mangeaille : porcs à moitié assommés, poules, riz, chiens, tout leur est bon. Les feux s’allument de toutes parts pour faire cuire le festin. Ils se réunissent par groupes de six ou sept et chacun s’occupe activement. Les uns plument une poule encore vivante qu’ils viennent de saigner avec une mince latte de bambou aiguisée comme un couteau; d’autres raclent avec un vieux sabre de fer un chien à demi échaudé qu’ils on! traîné près de la mare.
Tout le riz que les coolies ont ramassé dans le village est à l’état de paddy, c’est-à-dire que la balle du grain n’est pas encore enlevée; mais nos porteurs ne sont pas embarrassés pour si peu; ils ont découvert, dans une maison qui avoisine la pagode, des moulins à décortiquer et ils s’occupent avec ardeur à cette besogne.
L’un deux triture le grain à l’aide d’un appareil assez original : un trou, large d’environ 60 centimètres et profond de 40, est creusé dans le sol; il est enduit sur toute sa surface d’une couche de ciment très dur; il constitue le mortier. Un pieu très lourd, relié à angle presque droit à l’extrémité d’une pièce de bois longue de 2 mètres à 2 m. 50, forme le pilon. Le coolie, pesant avec son pied sur l’extrémité de cette pièce de bois, soulève le pilon et le laisse ensuite retomber dans le mortier.
Avec ce système primitif, un homme ne peut guère préparer par jour plus de 50 kilogrammes de riz; mais l’Annamite est patient et la main-d’œuvre est à bon marché. D’ailleurs, quand le besoin s’en fait sentir, il a recours à des appareils susceptibles de fournir un travail plus rapide; il organise alors une série de mortiers dont les pilons sont mis en mouvement à l’aide d’un arbre actionné par une roue hydraulique.
Je vois des coolies qui font passer leur paddy dans un moulin à bras formé par deux meules cylindriques superposées. Ces meules sont faites avec une masse de béton très dure et mêlée de fragments de bambous, «pi on a coulée dans des nattes enroulées en forme de moules. La meule